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J'ai lu le lauréat du Goncourt

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 04.11.2013 à 11 h 42

Je n'ai pas de scoop, j'ai lu les quatre finalistes du prix en trois jours. Ça donne quoi?

Le 13 mars 2008 en Espagne REUTERS/Miguel Vidal

Le 13 mars 2008 en Espagne REUTERS/Miguel Vidal

Le Goncourt tombe ce lundi à 12h45. Et je n'ai lu aucun des quatre finalistes du prix le plus célèbre de France.

Mission: les lire et vous raconter mon Planning d'un week-end pré-Goncourt.

VENDREDI 1er NOVEMBRE

10H J'ai lu Chalandon, Razon, Darrieussecq... Mauvais paris. Tous les livres finalistes restent à lire: Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre (Albin Michel), L'Invention de nos vies de Karine Tuil (Grasset), Nue de Jean-Philippe Toussaint (Minuit), Arden de Frédéric Verger (Gallimard). 72 heures (un peu moins: repas et autres obligations) pour avaler 1.730 pages.

Commencer par Au-revoir là-haut: il figure dans les meilleures ventes depuis plusieurs semaines, et à en croire Livres hebdo sur la foi d'un sondage, les critiques comme les internautes pronostiquent son succès.

Pierre Lemaitre, avant d’écrire là son premier roman de littérature «blanche», est auteur de polars. Il a le sens de la narration, une façon stendhalienne de prendre son lecteur par la main. C’est une histoire de poilus de la guerre de 14 racontée avec modernité, avec la distance et l’humour qu’autorise un siècle de distance. L’histoire de deux camarades de combat, liés par les épreuves, et qui doivent trouver leur place une fois la guerre finie. Ou se débrouiller pour l’usurper puisque la société est plus occupée à ériger des monuments aux morts qu’à prendre soin des survivants.

11H

Gérard de Villers est mort. Perturbation dans le planning. On dirait que l’auteur des SAS a attendu la double consécration du New York Times et du Monde pour mourir. Villiers n'est pas mon fort, je laisse faire mes collègues.

12H

Retour à Pierre Lemaitre; incontestablement: prise par le récit. C’est émouvant, ce grand artiste bourgeois à qui un éclat d’obus a fauché la moitié du visage, qui porte des masques en papier mâché pour présenter chaque jour au monde une nouvelle face. Son rêve de refourguer de faux monuments aux morts à tout le pays, grâce à son copain un peu naïf, qui, se sent redevable parce qu’il lui doit la vie. C’est intelligent, cette réflexion sobre sur les exclus, qui vaut en 1918 comme elle vaut aujourd’hui.

Mais il est un peu fourbe Lemaitre. Il a une façon captieuse de jouer avec le pacte d’écriture. Il annonce qu’untel est mort («Albert Maillard, soldat, vient de mourir») - on le croit c'est le pacte, on voit le héros dans les tranchés, étouffé par la boue - pour quelques pages plus loin le ressusciter («par quel hasard inconcevable, son cœur avait-il cessé de battre pendant quelques minuscules secondes seulement»?)

Le récit est alerte, il a le mérite de redire l’absurdité de cette guerre, faite de mesquinerie. Mais il ressemble à ces films américains qui vous arrachent des larmes à coup de BO emphatique. Il y a dans ce récit quelque chose d’un peu facile. Une machine bien huilée: un best-seller programmé. De fait,  38.400 exemplaires papier et 1.885 versions numériques ont déjà été vendus.

SAMEDI 2 NOVEMBRE

10H

Je passe à Karine Tuil. Parce que je me dis que c’est celui qui se lira le plus facilement. Et qu'il traîne depuis un moment dans ton salon.

C’est étonnant, la romancière, qui en est à sa troisième sélection Goncourt, a cette même façon de construire un récit très fabriqué. Souple, mais un peu lisse. Comme si à force de se voir reprocher leurs fantasmes d’autofiction, les écrivains français avaient décidé de se la jouer américains, d’apprendre le story-telling, pour mieux produire des page-turner.

Ca fonctionne. Je me disais pourtant qu’une histoire d’arabe opportuniste (Samir) qui prend l’identité de son copain juif dépressif (Samuel) pour aller réussir à New York, et qui, se retrouvant entouré d’ashkénazes de la côté ouest se voit ouvrir toutes les portes, c’était limite. Voire c’était stupide.

Ce n’est pas le cas, c’est prenant, c’est plaisant. La dernière fois que j'ai lu un livre aussi facile c’était L’Affaire Harry Quebert, de Joël Dicker (qui comptait aussi parmi les finalistes du Goncourt, l’an dernier), là c’est tout de même d’une autre envergure. C’est parfois même poignant ces deux identités miroirs, avec évidemment une femme au milieu - Nina.

Karine Tuil écrit:

«Le jour où il demande à Nina de contacter Samir, Samuel se rend à son travail comme si rien n’avait troublé leur équilibre, alors qu’il sait ce qu’il risque, il sait ce qu’il a à perdre, mais pendant ces vingt années, il n’y a pas un jour où je n’ai pensé qu’elle ne m’avait choisi que sous la contrainte/le chantage/la menace, et j’ai envie de voir, de savoir, si elle resterait encore aujourd’hui, par choix, par désir, voilà ce qu’il se dit en entrant dans son bureau»

L’écriture est tranchée, par endroits presque brutale: elle retranscrit avec justesse la violence que suscite les carcans identitaires, l’urgence. C’est drôle d’ailleurs, ce livre a aussi en commun avec le premier de réfléchir à ça: la volonté de troquer son identité pour une autre, plus confortable.

Mais peu de subtilité. Une sorte de Vis ma vie qui aurait émigré de TF1 vers Canal +. Mais qui resterait quand même un Vis ma vie.

14H

Pause. Je passe à la librairie pour acheter Nue et Arden. La libraire dit «ce sont vos paris pour le Goncourt». Je dis que je vais lire les quatre. Elle dit «Ho, ce sera le Toussaint de toute façon, croyez-moi, et sûrement par Arden». Je lui demande si c’était son préféré: «Oui, enfin aucun de mes préférés n’était sur la liste du Goncourt de toute façon. Il aurait fallu qu’ils mettent des écrivains sachant écrire». Elle coule un regard doux au roman de Yannick Haenel posé pas loin.

18H

Je reprends le roman et le finis. Le constat reste le même.

DIMANCHE 3 NOVEMBRE

Un mal de tête, une journée, deux livres. Je commence par Nue. Je mérite bien un grand roman en ce dimanche sans grasse matinée. Et que je mérite bien un roman court.

L’auteur de La Salle de bain finit sa tétralogie intitulée Marie Madeleine Marguerite de Montalte, du nom de la créatrice de haute couture qui est l’héroïne des quatre romans. Un personnage évanescent, courtisée par le narrateur.

C’est beau, cette écriture fine, sobre, légèrement ironique. Il y a quelque chose de proustien dans le phrasé, pas dans la longueur de la phrase: dans sa tonalité. Quelque chose de proustien dans l’analyse de la comédie sociale et de l’infinitésimal universel. Comme lorsqu’un personnage prend une personne pour une autre (une Marie pour la Marie Madeleine Marguerite de Montalte), met de longues minutes à s’en rendre compte, et quand il comprend:

«Un puissant sentiment de honte l’envahit, il se sentit mortifié. La seule chose, dans son dépit, qui le réconfortait, c’est que personne d’autre que lui ne s’était rendu compte de sa méprise. Mais, comme la perspective d’avoir échappé à un grand danger nous fait perdre tous nos moyens dès qu’on découvre la réalité du péril auquel on vient d’échapper, Jean-Christophe de G., qui avait surfé jusque là avec autant d’innocence que d’adresse sur la crête du malentendu, se sentit soudain déséquilibré et vulnérable, au bord de l’effondrement, sur le point de gaffer pour de bon quand il reprendrait la parole».

Le roman voyage, comme les autres de ce cycle, entre le Japon, la Chine, la France et l’Italie. Il y a des robes de miel et des incendies de chocolaterie. Souris. Là, de la grande littérature. Dommage qu’elle ne se conjugue pas au story telling des autres. Dommage que l'on se dise peu importe, si Marie et le narrateur finissent ou non ensemble.

14H

Il reste l’après midi pour Arden, le premier roman de Frédéric Verger. C’est écrit beaucoup plus petit que les autres… Première phrase: «Lorsque nous étions enfants, il arrivait souvent que nos parents nous confient, ma sœur et moi, à la garde d’une tante qui habitait à Montreuil au dernier étage d’une maison étroite et haute.»

Merde. Mince. Ça commence mal. Tant de classicisme dans cette conjonction lorsque, dans ce passé simple/imparfait. Presque un «il était une fois» au premier degré. Cela donnerait presque envie de donner foi à ceux qui pensent qu'il faut toujours un Gallimard dans la quarté final, parfois en dépit du bon sens...

Mais on continue, conscience oblige. Encore une histoire de guerre mondiale, mais c'est cette fois la Deuxième.

Arrive un certain Alexandre de Rocoule, gérant d'hôtel écrivant des opérettes avec son ami Salomon Engyel. Rocoule? Qu’est-ce que c’est que ce nom absurde? Je comprends la tonalité générale. Sur le fond, du burlesque: une petite principauté d'Europe de l'Est, la Marsovie, sous la menace nazie. Sur la forme, rien. Si ce n'est de l'ennui.

Ce rien est de trop, je ne finis pas Arden. Il a perdu, il n’aurait peut-être pas dû arriver dernier sur la liste. En croisant les doigts pour que la libraire de samedi ait raison, et que Toussaint l’emporte.

C.P.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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