CultureCulture

Ma rencontre avec le délicieusement odieux Gérard de Villiers

Jean-Baptiste Daoulas, mis à jour le 01.11.2013 à 19 h 50

L’écrivain n’avait pas son pareil pour placer des remarques politiquement incorrectes.

Gérard de Villiers à Tout Le Monde en Parle, en 2005.

Gérard de Villiers à Tout Le Monde en Parle, en 2005.

«-Oui, bonjour, Jean-Baptiste Daoulas. Je prépare un article sur le sexe dans SAS pour L’Imparfaite, une revue érotique, et j’aurais voulu vous interviewer pour…

-Venez chez moi. Lundi à 10 heures. Avenue Foch»

Malgré ses millions d’exemplaires vendus, Gérard de Villiers n’était pas du genre à jouer les stars inaccessibles de l’édition. Me voilà donc le lundi suivant (nous étions fin 2010) à l’adresse indiquée. Après avoir sonné plusieurs fois sans réponse —impossible de se tromper de porte, son appartement occupe l’ensemble de l’étage— je commence à penser que je viens de me faire poser un lapin lorsque des bruits de pas se font entendre. Gérard de Villiers apparaît dans l’embrasure de la porte. Il est trempé, et simplement vêtu d’un peignoir de bain. «J’étais sous la douche, j’ai travaillé tard», explique-t-il en guise d’excuse.

L’auteur m’installe dans son bureau et me demande de l’attendre «cinq minutes», le temps pour lui de s’habiller. Un téléviseur lointain, le volume poussé à fond, scande tous les quarts d’heure la nouvelle édition de LCI. Longtemps réputée pour la plastique irréprochable de ses présentatrices, et suspectée de pencher plus à droite qu’à gauche, il n’est pas étonnant que la chaîne d’info ait les faveurs du père de SAS.

Cinq minutes plus tard, ce n’est pas Gérard de Villiers mais un escadron de chats angora (il s’agissait sans doute d’une race un peu plus recherchée, mais je ne suis pas un expert) qui pénètre dans le bureau. Les trois félins me sautent simultanément sur les genoux, me reniflent, m’inspectent, avant de quitter la pièce aussi soudainement qu’ils étaient apparus.

Les cinq minutes promises par l’auteur sont maintenant largement dépassées. Il est presque intimidant de se trouver seul dans son bureau, avec sa vue sur la place de l’Etoile, ses dossiers négligemment éparpillés aux quatre coins du bureau, et sa décoration improbable. Des armes blanches et des gros calibres accrochés aux murs tiennent compagnie à des statuettes et tableaux représentant des formes féminines et voluptueuses.

De l’art de proférer des énormités

Trois éditions de LCI plus tard, Gérard de Villiers fait son entrée, impeccablement habillé et d’une courtoisie exquise. La conversation s’engage comme prévu sur la représentation du sexe dans SAS, sujet de mon article.

Entre deux anecdotes égrillardes («Celle là, quand elle se mettait à danser, ça lui montait, ça la chauffait, et au bout d’une heure de danse, il fallait qu’elle se fasse sauter!») et autres considérations doctement énoncées («C’est quand même beaucoup mieux par derrière, vous ne trouvez pas?», histoire de rappeler que la sodomie, c'est son domaine), l’écrivain n’a pas son pareil pour placer des remarques politiquement incorrectes.

Je me rappelle sa diatribe anti-féministe sur «les femmes qui refusent les rapports normaux avec les hommes»:

«Plus vous montez dans l’échelle sociale, plus le pourcentage de belles femmes est grand. Ce qui est logique, les femmes étant attirées par la puissance, l’argent et tout ce qui va avec. Et elles ont parfaitement raison. Vous savez, chez les animaux, c’est pareil. Chez les lions vous avez le mâle dominant, et toutes les femelles vont vers lui.»

Et l’auteur de se rassurer : «Dieu merci, les féministes sont beaucoup moins nombreuse!» Une tirade ponctuée d’un sourire espiègle qui semblait dire: «Oui, je sais, je suis en train de proférer une énormité, j’y prends beaucoup de plaisir, et vous ne pouvez rien dire.»

A l’heure où les médias demandent en meute des comptes à toute personnalité publique coupable de dérapage, Gérard de Villiers s’était construit au fil des années une sorte d’immunité médiatique, comme un vieil oncle délicieusement infréquentable dont on n’aurait retenu que les bons mots en faisant mine de ne plus entendre les pensées nauséabondes. Il paraît déjà loin le temps où Thierry Ardisson se permettait, en février 2005, de jeter à la face de l’auteur un florilège de ses pires déclarations racistes sur le plateau de Tout le monde en parle.

Entretemps, les médias les plus prestigieux se sont chargés d’ériger une statue à sa gloire. Fin 2010, Gérard de Villiers était déjà un peu flatté que quelques petits jeunes à peine sortis de l’école —moi— s’amusent à intellectualiser son oeuvre pour le compte d’une revue érotique. Peut-être avait-il appris que certains de ces petits jeunes, dans les grandes écoles, puisaient allégrement dans SAS quand ils devaient préparer des exposés sur des pays... 

Il le sera infiniment plus en janvier 2013, lorsque le New York Times, suivi par M le magazine du Monde, lui consacreront des portraits extrêmement élogieux, louant son incroyable flair géopolitique et passant très rapidement sur les aspects plus controversés de sa personnalité.

Une personnalité qui, face à l’adversité, savait mettre les rieurs de son côté. Comme ce jour où, invité dans une émission de Public Sénat pour laquelle je travaillais en 2008, il eut à débattre de l’Afghanistan avec l’ancien ministre des Affaires étrangères Jean François-Poncet, odieux et méprisant ce soir-là. A la sortie du plateau, l’écrivain dandy toisa l’ancien ministre, le détailla de la tête aux pieds avant de citer Il était une fois dans l’Ouest: «On ne peut pas croire un homme qui porte une ceinture et des bretelles. Ce type ne fait même pas confiance à son propre pantalon!»

Jean-Baptiste Daoulas
Jean-Baptiste Daoulas
Jean-Baptiste Daoulas (22 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte