Où sont les mannequins noires?

Malaika Firth, deuxième égérie "noire" de Prada depuis Naomi Campbell, lors d'un défilé Valentino en 2013

Malaika Firth, deuxième égérie "noire" de Prada depuis Naomi Campbell, lors d'un défilé Valentino en 2013

Dans les magazines féminins, on ne voit encore que très rarement des mannequins de couleur. Pourquoi l'industrie de la mode n'arrive-t-elle pas à évoluer?

Des silhouettes rondes, des visages noirs et des gestes saccadés: lors de la Fashion Week à Paris en septembre, le créateur Rick Owens a fait sensation avec un défilé peu conformiste. Au lieu de mannequins, il a invité des danseuses de stepping, la plupart Africaines-Américaines, à défiler dans ses vêtements.

Or, si ce coup d’éclat a été très relayé dans les médias, il ne résout pas grand-chose en ce qui concerne la représentation des mannequins de couleur dans l’univers de la mode. En dépit des efforts de certains créateurs, le nombre de mannequins de minorité ethnique sur les podiums ne semble pas vraiment augmenter. En février 2013, 82,7% des mannequins embauchées pour les défilés de la Fashion Week étaient blanches. 9,1% étaient asiatiques, 6% étaient noires.

Dans la presse magazine, en revanche, le problème est moins souvent abordé. Le scandale provoqué en mars dernier par le magazine Numéro, qui avait peint une mannequin blanche en noir pour un éditorial de mode intitulé «African Queen», a d’ailleurs déjà été oublié.

Pour faire un rapide état des lieux, nous avons donc comparé les derniers numéros «Spécial mode» de cinq grands magazines féminins français: Vogue, Elle, Grazia, Glamour et Be. A l’intérieur, nous avons compté le nombre de mannequins (éditorial et publicité confondus) selon leur couleur de peau. Bien sûr, un seul numéro n’est pas forcément représentatif de la ligne éditoriale d’un magazine. Mais ce simple coup d’œil suffit à dégager une tendance indéniable: les mannequins de couleur en France sont largement sous-représentés:


Représentation des mannequins de couleur dans les numéros "Spécial Mode"

Représentation des mannequins de couleur sur les couvertures des magazines en 2013

Selon le magazine, la proportion de mannequins noirs varie entre 0 et 6%. La grande majorité est composée de mannequins blancs, mais les asiatiques semblent être la minorité la mieux représentée, avec une moyenne de 10%.

Bien-sûr, la moitié des pages de ces magazines sont des publicités. Mais si l’on fait abstraction de ces pages-là et que l’on regarde uniquement la partie éditoriale, là aussi, les mannequins blanches dominent –en réalité, les 6% de noires que l’on a comptées sont plus souvent dans les pubs.

Sur notre sélection, seul Be a consacré un éditorial mode à une mannequin métis -Camilla Costa, originaire du Brésil. Grazia est par ailleurs le seul magazine dans lequel on a pu voir une noire dans une pub pour cosmétiques.

«Les meilleures partent à New York»

Cette sous-représentation, tous ceux que nous avons interrogés la reconnaissent. Pour l'expliquer, on nous soutient que «c’est la réalité du marché» ou bien que «c’est l’offre et la demande.»

Hadrien Bal, assistant de production à Grazia, nous explique quant à lui qu’il est compliqué de trouver une «bonne» mannequin de couleur en France. Récemment, il a travaillé sur une couverture avec trois mannequins: une blonde, une rousse, et une noire. C'est la couverture du numéro du 31 octobre, en kiosques cette semaine. La mannequin noire, c'est Kad, de l’agence Angels & Demons. Or, Hadrien Bal nous explique qu'il a eu «vachement de mal à la trouver. Ca nous a pris plus longtemps que d’habitude.» Selon lui, «les mannequins noires qui marchent bien ne sont plus en France, les très belles mannequins sont à New York.»

Même discours chez Glamour. «Le problème ne vient pas des journalistes ou des rédacteurs de mode», selon Laurianne Melierre, rédactrice en chef mode de Glamour.fr. «Il n’y a pas beaucoup [de mannequins de couleur] dans les agences. Quand on en a une qui nous plaît on fait tout pour la mettre en valeur, mais comme elles sont moins nombreuses, elles ont moins de chances de se démarquer.»

Selon Miguel Olivares, directeur de l’agence de mannequins Evidence, ce sont pourtant les magazines français qui font la fine bouche. «Il faut voir ce qui leur plaît aussi. [Des filles noires] on ne nous en demande pas. Nous on ne fait que répondre à la demande. […] Je ne vais pas les avoir sur le mur pour faire beau.» D’ailleurs, lui aussi nous explique que ses mannequins noires ont plus de succès avec les clients américains.

Un phénomène que Frédéric Godart, auteur de Sociologie de la mode, nous confirme:

«C’est vrai qu’elles ont plus de chances aux Etats-Unis. Elles sont mieux représentées dans la presse américaine –même si c’est quand même bien en dessous de ce qu’elles devraient être.»

«On ne peut pas se le permettre»

Ensuite, il y a l’argument économique. Déjà parce que, comme nous l’explique Miguel Olivares, «faire venir les filles de New York, ça coûte cher». Mais aussi parce que les magazines sont «soumis à une logique de vente», et que les mannequins noirs, en France ça ne vend pas, d’après Laurianne Melierre. «Les lectrices disent qu’elle veulent voir plus [de mannequins de couleur] mais dès qu’on en met une ça ne marche pas.»

Christine Phung, créatrice de mode, a embauché la mannequin Lily Fofana pour son défilé lors de la dernière Fashion Week à Paris. Elle a du essuyer quelques remarques désagréables. «On a posté une photo de mon défilé sur Instagram, et quelqu’un a dit ‘c’est quoi cet homme noir dans cette robe argentée’ –parce qu’elle a les cheveux courts. C’est pas très sympa…»

Selon Laurianne Melierre, c’est ainsi le lectorat français qui est trop frileux:

«Celles qui achètent le magazine ont besoin de voir des filles qui leur ressemblent. Si elles voient une noire en couverture, elles se disent "c’est pas moi".»

Les noires n'achètent donc pas Glamour? «On sait que dans nos lectrices il y a moins de femmes d’origine arabe ou africaine», nous répond-elle. Comme il est interdit de faire des statistiques ethniques en France, difficile de savoir si elle a raison. En revanche, il n'est pas difficile d'imaginer que les lectrices noires ou métis de Glamour représentent plus de 5% du lectorat - ce qui correspond à la proportion de mannequins noires ou métis dans le Spécial Mode que nous avons analysé.

La journaliste parle aussi d'une forte contradiction entre ce que les lectrices disent vouloir et ce qu’elles achètent vraiment: 

«Elles réclament des filles pas photoshoppées, mais il suffit qu’on mette une photo sur Facebook d’une fille "normale" pour qu’elles soient affreuses avec elle, qu’elles disent qu’elle est moche, ou qu’elles écrivent des commentaires du genre "dans ces cas-là moi aussi je pourrais être mannequin".»

Mais l’argument des ventes, Sophie Lammarre-Blanpied, directrice de casting chez Elle, n’y croit pas. «Je pense que ce sont des vieux clichés. Quand vous allez dans un kiosque, tous les magazines se ressemblent, ils utilisent tous les mêmes codes couleur. C’est ça qui tue la presse, ce n’est pas la couleur des mannequins.»

Un racisme institutionnalisé

Si les personnes qui régissent l’industrie de la mode sont souvent désemparées lorsque l’on aborde ce problème de sous-représentation, c’est parce qu’elles ne se rendent pas toujours compte des choix qu’elles font. Frédéric Godart parle à ce titre de «racisme institutionnalisé»:

«Ça ne veut pas dire que les individus eux-mêmes sont racistes. Les bookers, les designers, eux-mêmes ne le sont pas. […] On a tous des a priori culturels, ce n’est pas parce qu’on est méchant, c’est juste la façon dont on a été socialisé. Il faut en prendre conscience, mais il est très important de ne pas porter de jugement de morale.»

Une prise de conscience, c’est exactement ce qu’il s’est passé chez Elle en 2012. Après avoir publié un article sur le «Black fashion power», Audrey Pulvar avait vivement critiqué le magazine féminin. Or, selon Sophie Lammare-Blanpied, cet événement a été «un tournant» pour Elle, qui depuis s’est beaucoup remis en cause. «Quand Audrey Pulvar nous a attaqué, Valérie Toranian était très heurtée, et elle a vraiment bougé la rédac.» Depuis, le magazine fait l’effort de mettre des mannequins de couleur dans tous ses numéros. «C’est notre bataille ici», affirme même Sophie Lammare-Blanpied. «Si ce n’est pas la presse qui fait changer les mentalités, qui va le faire?»

Pourtant, tous les magazines ne sont pas encore du même avis. Hadrien Bal, l’assistant de production de Grazia, pense que son magazine «n’a pas vocation à éduquer les gens»:

«Nous on peut changer, mais ça va rien changer. Si on faisait de la discrimination positive, ce que nous refusons, on ne changerait pas la face des choses, parce que je reste convaincu que ce n’est pas nous qui faisons la tendance. Au niveau des vêtements oui, mais pas au niveau des mentalités.»

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