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«Fonzy»: pourquoi adapter en France un film francophone?

Laszlo Perelstein, mis à jour le 30.10.2013 à 18 h 18

Les affiches des films Starbuck et Fonzy. Montage: Slate.fr.

Les affiches des films Starbuck et Fonzy. Montage: Slate.fr.

Avec la sortie, ce mercredi 30 octobre, de Fonzy, les Français vont pouvoir se gausser (pour certains, de nouveau) des aventures de cet homme prochainement père qui apprend qu'il est, en raison de dons de sperme effectués des années plus tôt, le géniteur de 533 enfants, dont un grand nombre veulent le rencontrer. La version québécoise de cette histoire, Starbuck, a en effet été vue par plus de 460.000 spectateurs dans l'Hexagone à l’été 2012.

Entre Le Grand Méchant Loup (alias Les trois p'tits cochons dans sa version québecoise), Fonzy et la sortie prochaine de la version française du succès québécois La grande séduction, 2013 semble donc être placée sous le signe de l'adaptation française de films de la Belle Province.

«En soi, le phénomène de remake n’est pas nouveau», commente Phillippe Chevassu, directeur de Tamasa Productions, qui détient les droits des Trois p'tits cochons (le film a été distribué en France en 2008 par TFM Production —en faillite depuis— et avait attiré près de 82.000 spectateurs en salle).

Pourtant, quand on pense remake, ce sont plutôt les États-Unis qui viennent à l’esprit, explique Pierre Véronneau, historien du cinéma québécois:

«Il n’y a pas beaucoup de films adaptés en français, la pratique est plus généralisée aux États-Unis. Dans les grandes villes comme New York, les films étrangers trouvent leur public. Moins dans le reste des États-Unis, qui préfère voir un remake avec des acteurs nationaux.»

Nombreux d'ailleurs sont les films français à avoir ainsi été adaptés à la sauce hollywoodienne, comme True Lies (La Totale), The Dinner (Le dîner de cons) ou Nom de code: Nina (Nikita). Mais quelles sont les raisons pour sortir un remake français d'un film québécois?

1. Franchir la barrière de l'accent et des expressions

Malgré une langue commune, une culture occidentale assez proche et une francophonie largement mise en valeur, le cinéma québécois se heurte parfois à des résistances chez le spectateur, perturbé par l'accent et les expressions idiomatiques... Que celui qui n'a jamais téléchargé par erreur un film d'animation en «VQ» nous jette la première pierre.

Odile McDonald, productrice de Fonzy et québécoise d’origine, explique ainsi avoir eu «le souhait de plaire à des gens parfois rebutés par les accents».

Déjà, en 1996, dans le livre L’aventure du cinéma québécois en France de l’historien du cinéma Michel Larouche, Gilles Thérien, membre de l'Académie des lettres et des sciences humaines de la Société royale du Canada, observait qu’il n’y aura «jamais un public français suffisamment important pour qu’on puisse faire de notre langue "commune" un marché naturel».

2. Coller davantage à la réalité du pays

«Dans le cadre d’un remake, les réalisateurs vont plus chercher à adapter des micro-récits que le récit général», rappelle Pierre Véronneau. Des adaptations qui ont pour but de faire mieux coller le film à la réalité du pays.

Par exemple, si dans Starbuck, ses dons de sperme permettaient à David Wozniak (Patrick Huard) de gagner un petit pécule (24.255 dollars, soit 17.639 euros), Diego Costa (José Garcia), lui, a fait ça dans le cadre d’un protocole de recherche, étant donné qu’en France le don de sperme n’est pas rémunéré.

3. Donner une autre vie au film

S'il arrive que le réalisateur du film initial et celui du remake soit le même (comme Michael Haneke avec Funny Games et Funny Games US, et bien d’autres), les deux sont souvent différents. «Il faut voir ça comme les différentes version de pièces de théâtre», avance Odile McDonald.

Un constat partagé par François Létourneau, cocréateur de la série québécoise Les Invincibles, dont Arte a produit un remake:

«C’est positif de voir une adaptation française car cela donne une autre vie aux personnages. En tant que dramaturge, je suis habitué à voir une pièce remontée plusieurs fois de la même façon, c’est un peu la même chose.»

4. Surfer sur un succès commercial réel mais modeste

Dernière motivation enfin —et, évidemment, pas la moindre: surfer sur les qualités de l'original pour garantir le succès, en arguant qu'il n'a pas été vu par suffisamment de gens pour que les deux films «doublonnent». «Vous savez, on vient de faire une dizaine de villes pour présenter le film. Et bien, personne ne connaît Starbuck», a ainsi affirmé José Garcia dans une interview pour le journal local Wik Nantes.

«Un film rencontre parfois un succès à Paris qu’il ne connaîtra pas en région», souligne de son côté Pierre Véronneau. Sur les 460.000 entrées de Starbucks, la moitié avaient ainsi été comptabilisées dans la capitale (à titre de comparaison, le chiffre était de 25% pour le champion du box-office 2012, Skyfall).

En comparaison avec d'autres sorties québécoises en France, le film se situait bien en-dessous du Déclin de l'empire américain (1987) et des Invasions barbares (2003) de Denys Arcand, vus tous les deux par 1,3 million de spectateurs, mais au-dessus de Laurence Anyways de Xavier Dolan, qui n'avait récolté qu'à peine plus de 100.000 entrées malgré un très bon accueil critique et la présence d'acteurs français connus (Nathalie Baye, Melvil Poupaud), ou Incendies de Denis Côté (315.000 entrées), lui aussi très bien accueilli par la critique.

Surtout, d'après les chiffres du CNC, le film était l'un des trois non-européens et non-américains à avoir franchi la barre des 400.000 entrées en 2012 (les autres étant le japonais La colline aux coquelicots et le néo-zélandais Le Hobbit: un voyage inattendu, adaptation du best-seller de Tolkien).

A l'échelle du cinéma québécois en France, c'est donc incontestablement un succès. Mais un petit score en comparaison des chiffres des derniers films de José Garcia: plus de 2,7 millions d'entrées pour Les Seigneurs ou 1,1 million pour Vive la France de Michaël Youn. C'est entre ces deux constats que se situent, sans doute, les espoirs de Fonzy: il ne reste plus qu'à scruter les premiers chiffres...

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