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«The Queen is Dead» des Smiths «meilleur album de tous les temps»: la fin de la tyrannie culturelle des baby-boomers?

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 26.10.2013 à 17 h 58

Détail de la pochette de «The Queen is Dead» des Smiths

Détail de la pochette de «The Queen is Dead» des Smiths

«No Elvis, Beatles or the Rolling Stones!»

Ce cri de guerre millésimé 1977 du Clash vient un peu en mémoire en regardant la première place du dernier classement des meilleurs disques de tous les temps publié par le NME dans un hors-série: The Queen is Dead des Smiths (1986), qui connaissent décidément une semaine médiatique faste avec la sortie de l'autobiographie très remarquée de Morrissey.

On passera sur le patriotisme habituel de l'hebdomadaire britannique (sept des dix premiers disques viennent d'outre-Manche) pour se concentrer directement sur le point le plus intéressant, l'aspect supposément générationnel de ce classement, souligné par le site américain Flavorwire dans un post au titre définitif, «La tyrannie culturelle des baby-boomers est morte»:

«La présence d'un album des années 80, plutôt que des années 60, en tête d'une liste comme celle-ci sonne comme le signe annonciateur d'un changement de génération. […] Même si la vénération pour la culture hippie a connu ses hauts et ses bas, on nous a vendu cette idée selon laquelle cette époque constituait un âge d'or pour les arts en général et la musique en particulier. […] Heureusement, il semble que nous puissions enfin laisser ces jours derrière nous. […] Peut-être devrions nous juste commencer à accepter le présent pour ce qu'il est: l'époque la plus excitante qui soit.»

L'argumentation de Flavorwire est très intéressante, mais le site a la mémoire un peu courte. Si le classement 1974 du NME était dominé par Sgt. Pepper des Beatles (également distingué par Rolling Stone dans ses deux derniers sondages), le classement 1985 par What's Going On de Marvin Gaye, le classement 1993 par Pet Sounds des Beach Boys (également sacré par Mojo en 1995), le top de 2003 révélait déjà un tel changement générationnel puisqu'il classait en première position le premier album des Stone Roses, devant Doolittle des Pixies, autre disque de 1989. Le top 10 ne comptait alors «que» quatre disques sur dix des années 60.

Trois ans plus tôt, le défunt Melody Maker avait également sacré The Queen is Dead meilleur disque de tous les temps. Et que dire de Q Magazine (là, l'argument est fourni par Flavorwire lui-même) qui, en 1997, avait élu meilleur album de tous les temps OK Computer de Radiohead, sorti... l'année même.

Au-delà des ces précisions, Flavorwire a raison dans son constat d'un renouvellement générationnel des meilleurs disques de tous les temps: les critiques musicaux biberonnés au son des années 60 passant progressivement le relais à des gens plus jeunes dont l'adolescence a été marquée, par exemple, par les Smiths, on doit s'attendre à voir ce genre d'exemples se multiplier. A venir dans les prochaines années ou décennies, Nevermind, Loveless, Is This It? ou encore Funeral en tête du classement du NME...

C'est à dire, le remplacement d'une nostalgie, celle pour les sixties, par d'autres. Non, ce qui serait vraiment révolutionnaire, cela serait de voir tout de suite un disque de 2009 ou 2010 sacré meilleur disque de tous les temps, Merriweather Post Pavilion d'Animal Collective ou My Beautiful Dark Twisted Fantasy de Kanye West par exemple. Ca ne voudrait pas dire grand chose de leurs qualités comparées à celles de leurs devanciers (les listes ne sont pas objectives et c'est ça qui est beau) mais serait un acte fort de croyance dans le présent, dans l'idée qu'il est «l'époque la plus excitante qui soit»

Et si, en fait, la critique du sondage du NME qui avait le mieux compris l'exercice était Laura Snapes? Cette jeune critique vingtenaire a publié un top 10 qui a fait pas mal sourire sur Twitter. La raison? On y trouve cinq albums sortis par The National entre 2003 et 2013, dont quatre aux quatre premières places. Comme un écho, légèrement décalé, à la conclusion de l'article de Flavorwire:

«J'aime The Queen is Dead, certainement plus que ce putain de Sgt. Pepper. Mais j'espère que je ne l'aime pas autant que ce que je pourrai écouter demain.»

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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