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Pourquoi vous n'avez jamais lu Alice Munro, prix Nobel 2013

L'auteure canadienne vient de recevoir le Nobel, mais elle est assez peu connue en dehors de son pays.

Alice Munro, en juin 2009 à Dublin. PETER MUHLY / AFP

C'est une star au Canada, mais au-delà, Alice Munro, l'auteure canadienne de langue anglaise, est assez peu connue. Et surtout peu lue.

Fort dommage, arguerait l'académie royale de Suède, qui vient de lui décerner le prix Nobel de littérature 2013. Mais pas si surprenant.

Jonathan Franzen l'expliquait dans un article du New York Times de 2004, dans lequel il exhortait les lecteurs à la lire. Il dressait alors une liste, ironique, des très mauvaises raisons pour lesquelles Munro est injustement méconnnue.

Snobisme

«Le travail de Munro est tout au plaisir du storytelling», soulignait-il d'abord.

«Le problème étant que beaucoup d'acheteurs de fiction sérieuse semble assez ardemment enclins à préférer une littérature lyrique, sérieuse.»

Ses livres parlent de gens. «Les gens, les gens, les gens», expliquait Franzen. Vous ne pourrez pas recevoir des cours d'Histoire ou vous sentir productif en lisant Munro. Vous risquez d'être simplement divertis, s'amusait-il.

Elle ne donne pas non plus de titres pompeux à ses oeuvres et «sa sobriété dans la rhétorique, son excellente oreille pour les dialogues, de même que son empathie quasi pathologique pour ses personnages ont la conséquence dramatique de masquer son ego d'auteur pendant plusieurs jours d'affilée».

Toutes ces caractéristiques faisant de Munro une auteure moins connue qu'un Philip Roth, ou une Joyce Carol Oates (qui étaient aussi dans les favoris du Nobel) sont évidemment, selon Franzen, des marques d'un certain snobisme, expliquant la méconnaissance de Munro dans le monde entier.

Mais un autre critère s'ajoute à ceux-là, et qui est particulièrement pertinent pour comprendre le silence sur Munro en France: elle écrit des nouvelles. Son Nobel récompense douze recueils et un seul roman. Et en France, où la littérature est compartimentée en genres hiérarchisés, la nouvelle est souvent méprisée.

La nouvelle, genre mineur

La langue anglaise en a d'éminents représentants d'Edgar Allan Poe à Raymond Carver. Mais la France? Si vous songez à Maupassant ou Alphonse Daudet, vous conviendrez que ce sont des auteurs que l'on fait lire aux enfants...

Quand, pour la dernière fois, avez-vous lu un recueil de nouvelles? Quand, pour la dernière fois, vous êtes-vous dit «tiens, si je me faisais un petit recueil de nouvelles»?

On la tient pour peu rentable: se plonger dedans pour en resortir trois, dix, ou vingt pages plus tard? Rentrer dans un monde fictif pour n'y rester que quelques minutes? Cela vaut pour des shortcoms télévisées, pas pour des livres. 

On lui reproche aussi d'être un genre infirme. Dans un ouvrage d'analyse littéraire, le chercheur Jean-Pierre Boucher écrit même que c'est un genre incapable de «comprendre le monde globalement».

Jonathan Franzen, lecteur de nouvelles, voire auteur parfois, est en désaccord avec cette conception. Il aurait souhaité davantage de récompenses prestigieuses pour les nouvellistes. Il se moquait dans son article de 2004:

«L'Académie royale de Suède a une position ferme. De toute évidence, le sentiment prévalent à Stockholm est que bien trop de Canadiens, et bien trop de pures nouvellistes ont déjà reçu le Nobel. Ça suffit comme ça!».

A croire qu'en plus de lire des nouvelles, l'Académie lit les journaux.

C.P.

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