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«Poétique», «riche», «idéaliste» et «universel»: portrait-robot du Nobel de littérature

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 09.10.2013 à 13 h 41

Nous avons passé au filtre d'un logiciel d'analyse de texte les communiqués publiés sur les 109 lauréats par le comité Nobel depuis 1901.

Un nuage de mots des communiqués du Nobel de littérature de 1901 à 2012, élaboré avec le logiciel TagCrowd.

Un nuage de mots des communiqués du Nobel de littérature de 1901 à 2012, élaboré avec le logiciel TagCrowd.

Comme d'habitude, la date n'a pas été officiellement annoncée mais, sauf surprise, on devrait connaître jeudi 10 octobre le nom du successeur de Mo Yan au palmarès du prix Nobel de littérature.

L'an dernier, le comité Nobel avait distingué l'écrivain chinois pour son «réalisme hallucinatoire mélangeant contes, histoire et monde contemporain». Sur le site officiel du prix, on peut retrouver, dans la même veine, les justifications, en trois lignes environ, de tous les Nobel de littérature depuis le premier attribué en 1901 au Français Sully Prud'homme.

Nous nous sommes amusés à compiler et à passer au filtre d'un analyseur de texte ces communiqués du comité Nobel sur les 109 lauréats pour voir quels mots revenaient le plus fréquemment. Conclusion: l'oeuvre d'un prix Nobel de littérature est souvent…

Poétique. Et pas seulement quand il récompense (la dernière fois, c'était avec le Suédois Tomas Tranströmer, en 2011) un poète: les mots «poétique», «poète» ou «poésie» apparaissent 32 fois dans notre compilation de communiqués. C'est le cas, par exemple, pour deux des derniers Nobel français, Jean-Marie Gustave Le Clézio (2008) et Claude Simon (1985), dont le comité Nobel avait respectivement vanté «l'aventure poétique» et la façon dont son oeuvre combinait «la créativité du poète et du peintre».

Forte. Plus vite, plus haut, plus fort: dans notre échantillon, on retrouve par exemple à plus de vingt reprises les mots «pouvoir», «puissant», «force» ou «vigueur». Dans le même registre, l'oeuvre d'un Nobel est «riche» en idées (Jean-Paul Sartre, Henri Bergson, Elias Canetti), elle est «profonde» (François Mauriac), «lyrique» (Boris Pasternak) voire «épique» (Nadine Gordimer, Ivo Andric) ou «exceptionnelle» (T.S. Eliot). En revanche, on n'a pas encore vu de Nobel attribué à un auteur de romans modestes, minces et épurés...

Idéaliste. Le terme, ou ses variantes «idéalisme» ou «idéaux», appraît neuf fois dans notre compilation mais, très couru dans le premier demi-siècle d'existence du Nobel, il a disparu depuis —on le retrouve pour la dernière fois en 1950, pour vanter «l'idéal humanitaire» de Bertrand Russell. Citons depuis, comme variantes laudatrices, «éthique» (appliqué à l'oeuvre du poète irlandais Seamus Heaney, récemment disparu, ou de Alexandre Soljenitsyne) ou «intégrité humaniste» (Octavio Paz). Rappelons que le testament d'Alfred Nobel stipule que le prix doit être attribué à «l'oeuvre la plus remarquable dans une direction idéale».

Universelle. Avec ses variantes «homme» ou «humanité», ce terme apparaît plus de vingt fois. Et même quand l'appartenance géographique d'un auteur est rappelée (ce qui est finalement relativement rare), c'est souvent pour souligner que son oeuvre s'inscrit dans une perspective beaucoup plus large: Naguib Mahfouz, par exemple, a façonné «un récit arabe qui s'applique à l'humanité entière», tandis qu'Isaac Bashevis Singer (seul écrivain de langue yiddishe récompensé), «enraciné dans la tradition culturelle des Juifs polonais», a «donné vie à une condition humaine universelle». Et on peut même aller plus loin que l'humanité, en parlant du «cosmos», comme c'est le cas pour Viceite Aleixandre ou Harry Martinson.

Innovatrice ET traditionaliste. Les Nobélisés «renouvellent» la littérature de leur pays (l'Allemand Heinrich Böll, l'Islandais Halldor Laxness, le Français d'origine chinoise Gao Xingjian), ils font preuve «d'originalité» (Rudyard Kipling, Frédéric Mistral), ils sont même parfois «visionnaires» (Toni Morrison, Doris Lessing). Mais ils sont, à part égale, inscrits dans une «tradition» (Miguel Angel Asturias) ou un style ou une veine «classique» (Ivan Bounine, Hermann Hesse). Le changement dans la continuité, comme dirait l'autre.

À partir des indicateurs précédents, on peut désormais esquisser un idéal-type de communiqué pour le Nobel 2013: «pour son oeuvre romanesque riche et puissante, qui, à partir de racines inscrites dans la tradition juive américaine, reflète avec réalisme et une profonde humanité la condition universelle de l'artiste confronté au passage du temps». Oui, vous l'aurez peut-être deviné, on serait assez contents pour Philip Roth s'il obtenait enfin le Nobel.

Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (943 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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