Parents & enfantsCulture

Lâchez vos enfants avec la musique classique!

Nadia Daam, mis à jour le 03.10.2013 à 12 h 39

Je vous entends déjà hurler. Pourtant, je vous l'assure: ne pas payer à votre progéniture de leçons de piano ou de danse classique ne gâchera pas sa vie. Au contraire.

Cet enfant habillé en mariachi concourt pour le Guiness des records (le plus grand nombre de mariachis jouant une chanson), le 5 septembre 2013 à Guadalajara. REUTERS/Alejandro Acosta

Cet enfant habillé en mariachi concourt pour le Guiness des records (le plus grand nombre de mariachis jouant une chanson), le 5 septembre 2013 à Guadalajara. REUTERS/Alejandro Acosta

Faites le test: postez-vous à la sortie de l’école, et lancez un débat (l’entreprise est peu périlleuse, les parents adorent avoir des discussions doctissimo IRL). Affirmez haut et fort que votre enfant ne prend ni leçon de piano/flûte/violon ni cours de danse classique. Et observez les regards.

Vous obtiendrez peu ou prou les mêmes réactions que si vous aviez déclaré que la seule lecture mise à sa disposition est un numéro de Télé Z de décembre 1996.

VOUS EMPÊCHEZ VOTRE ENFANT D’ÊTRE TRANSCENDÉ PAR LA CULTURE et s’il devient livreur de bagels chez Class’croûte, ce sera de votre faute. On vous accusera surtout de manquer cruellement d’ambition pour votre descendance.

Personne, jusqu’à maintenant, n’avait remis en cause l’intérêt de l’enseignement musical chez l’enfant. Et l’idée selon laquelle la musique classique est nécessairement bénéfique aux plus jeunes est tellement ancrée que personne n’est choqué par l’existence (et le succès) de DVD Baby Mozart ou Baby Beethoven («une douce expérience musicale» destinée à un public pour qui l’exploration de cloisons nasales constitue la principale activité).

Mais le débat «pour ou contre les leçons de piano» est (enfin) lancé. Ce sont des journalistes américains qui ont tiré les premiers.

Mark Oppenheimer a publié, sur le site du magazine The New Republic un billet injonction: «Cessez de forcer votre enfant à apprendre à jouer d’un instrument.»

Article qui a suscité la réaction d’un des rédacteurs en chef du site, Paul Berman, qui a alors publié trois jours plus tard un droit de réponse indigné: «Les parents doivent absolument forcer leurs enfants à jouer d’un instrument.»

(Cher Paul Berman, une astuce pour vous: un titre qui commence par «forcez vos enfants» donne nécessairement l’impression qu’on s’apprête à lire les conseils éducatifs de Boko Haram.)

Ce à quoi Mark Oppenheimer a répondu: «Je n’ai rien contre la musique classique, mais c’est exactement là où je voulais en venir.»

Si Paul Berman émet certains arguments intéressants (et d’autres franchement réacs), le point de vue de Mark Oppeinhemer relève le plus du bon sens.

Les cours de musique sont obsolètes

«Avant le XXe siècle, il y avait une bonne raison d’étudier la musique. Si vous ne jouiez pas vous-même d’un instrument, vous aviez peu d’occasion d’écouter de la musique.»

Mark Oppenheimer pointe une évidence qui mérite néanmoins d’être rappelée: aujourd’hui, si vous voulez écouter de la musique, il suffit de lancer Spotify; inutile d’appeler votre petit dernier pour qu’il vous joue une sonate au coin du feu (dans mon esprit, les propriétaires de piano ont aussi une cheminée). La musique obéissait à une logique très DIY (do it yourself): il fallait la fabriquer soi-même.

Rappelez-vous, dans La petite maison dans la prairie, quand la famille Ingalls avait envie de pimper ses soirées, Charles sortait son violon qu’il avait lui-même poli de ses mains rugueuses.

La famille Ingalls du XXIe siècle a forcément une radio, une connexion Internet, des MP3…

Si l’on suit cette logique, il fut un temps où, pour manger du pain, il fallait le faire soi-même, et le faire cuire dans le four du village. Aujourd’hui, il suffit d’aller à la boulangerie. Il en est de même pour la musique, elle n’a plus besoin d’être «fait maison».

Les cours de musique sont snobs

Mark Oppeinheimer le rappelle: le piano a longtemps été l’apanage des classes les plus aisées. Mais il s’est «démocratisé» quand la fabrication en grande série a commencé (en France, au début des années 1920) et quand les prix ont baissé. Les pianos ont ainsi pénétré des foyers plus modestes et sont devenus les outils d’une «élévation sociale».

Reste que dans la pensée collective, le piano demeure un objet qui signe une décoration «élégante» et un signe extérieur de bourgeoisie. Rappelons également que l’on voit peu de piano dans les HLM et les 2 pièces cuisine.

Quand j’avais 5/6 ans, ma mère a voulu m’inscrire à des cours de solfège pour apprendre le piano. Quand le professeur lui a expliqué qu’il fallait posséder un piano si elle voulait que je m’entraîne et que je progresse, le prix et la surface de notre appartement (50m2) ont stoppé net ses velléités d’élévation sociale et culturelle. J’ai fait du handball.

Pour résumer, si les cours d’instrument de musique classique sont choisis par les parents pour donner à leur enfant un accès à un univers qui aurait pu lui être inconnu, ces mêmes leçons restent, sinon des facteurs, au moins des révélateurs d’inégalités sociales.

Il est utile de préciser à ce stade que si le premier billet d’Oppenheimer concernait TOUS les instruments de musique classique et l’enseignement du ballet, le débat qui a suivi a essentiellement concerné le piano qui concentre les questions culturelles et économiques du débat. D’ailleurs, en France, au sein des conservatoires, le piano est l’instrument le plus pratiqué (juste avant le violon et la flûte).

Mais l’autre argument développé par Oppenheimer vaut pour à peu près toutes les autres disciplines classiques.

Les cours de musique/ballet ne servent à rien

Pour confirmer cette assertion, Mark Oppeinheimer suggère de se livrer à deux expériences.

Observer un groupe d’adolescents de 16/17 ans et trouver parmi eux qui a suivi des cours de danse classique. Le résultat est évident.

Il suggère également de procéder à un sondage qu’il a lui-même effectué lors d’un dîner. Mes dîners en ville se résumant à une pasta box en tête-à-tête avec mon chat, j’ai, comme il l’a préconisé, effectué un sondage sur les réseaux sociaux:

68 réponses sur Facebook et quasiment autant sur Twitter me permettent de donner des chiffres qui reposent sur une méthode de quotas toute personnelle. 95% des personnes qui ont étudié un instrument de musique pendant leur enfance seraient bien incapables de jouer trois notes aujourd’hui. Pire, pour certains, il est fort probable que ces leçons (enseignants sévères, horaires rigides, parents sévères ET rigides…) leur aient laissé un très désagréable souvenir.

En tout cas, la proportion de «oui, j’ai appris à jouer d’un instrument, non je n’en joue plus» est éloquente.

A cela, Paul Berman rétorque que, peu importe les résultats sur la durée, ce qui compte c’est l’effet positif que ces leçons ont sur le moment:

«Si vous étudiez Bach avec suffisamment d'ardeur, instrument en main, vous devriez être en mesure de découvrir que, par moments, vous avez fusionné avec Bach.»

Paul Bruman ignore probablement qu’aujourd’hui, les adolescents aspirent surtout à fusionner avec un membre des One Direction. D’ailleurs, si ces leçons étaient aussi fondamentales et formatrices, comment expliquer que la première radio de France soit NRJ et non Radio Classique?

La vérité, c’est que même si les enfants peuvent vivre des moments d’une rare intensité pendant leur apprentissage de tel ou tel instrument, ces moments (comme les bons moments passés avec les parents pendant l’enfance) sont volontairement évacués au moment de l’adolescence: le piano ou la flûte traversière partent avec l’eau du bain, et c’est bien normal.

Ce sondage sur les réseaux sociaux m’aura néanmoins permis de constater que tous ceux qui ont répondu avoir abandonné n’en restent pas moins de véritables mélomanes. S’ils se sont détournés du premier instrument qui a été mis entre leurs mains, ils n’en ont pas moins développé un goût pour la musique. Une grande majorité de personnes m’ayant répondu ont des comptes premium sur Deezer, ou Spotify, partagent de la musique, vont aux concerts.

Et cela égratigne sérieusement la théorie d’Oppenheimer selon laquelle la pratique d’un instrument de musique classique est contre-productive.

Si certains enfants devenus adultes ont développé une sorte d’«allergie» à l’instrument pratiqué, d’autres regrettent amèrement de ne pas avoir persévéré et mettent l’abandon de la pratique de l’instrument sur le compte de l’adolescence, de la pression exercée par les parents ou l’enseignant. Ils n’ont, en réalité, rien à reprocher à l’instrument en lui-même.

Ceux qui regrettent d’avoir abandonné:

Ou ont commencé, adulte, l’apprentissage d’un autre instrument:

       

En somme, l’abandon n’est pas nécessairement un échec. C’est ce que m’a expliqué Marie-Helene Sera, directrice pédagogique de la Cité de la musique (qui dispense des ateliers musique pour enfants des 4 ans et des cours pour adultes.

«Si le choix de l’instrument est forcé ou orienté, et qu’on n’a pas laissé l’enfant s’éveiller, découvrir, cela peut faciliter l’abandon. Mais l’enfant peut aussi abandonner le piano parce qu’il préférera se consacrer au judo ou à une autre discipline. L’important, c’est de lui avoir donné à découvrir la musique et à choisir l’instrument qui lui correspond en lui laissant le temps.»

La clé serait donc de permettre à l’enfant de découvrir la musique et non le piano, la flûte, le solfège. Ce qui semble peu compatible avec le cours particulier dans le salon familial ou le conservatoire de la commune. L’idée est donc de ne pas coller une flûte traversière dans les mains d’un enfant de 5 ans, mais de l’intégrer à un orchestre, de l’emmener au concert, de l’inscrire dans une dynamique de groupe et compter sur l’effet d’émulation.

D’ailleurs, selon Marie-Hélène Sera, même si «la pédagogie de l’enseignement spécialisé reste encore formatée», les conservatoires tendent de plus en plus à proposer l’apprentissage d’un instrument sous cette forme collective.

En résumé, le tête-à-tête avec la prof, voilà ce qui peut conduire l’adolescent ou le jeune adulte à fourrer son violon sous son lit.

Ces enseignements manquent de pragmatisme

C’est la réflexion la plus intéressante de Mark Oppeinheimer. Il trouverait beaucoup plus pertinent que sa fille (qui pratique le violon et le ballet) apprenne des notions de mécanique ou un instrument plus moderne (la guitare, la basse). Autrement dit, l’apprentissage de la flûte à bec engendre peu de compétences, en dehors de la maîtrise de la flûte à bec.

Cette petite ligne à la fin d’un CV aura peu de chances de convaincre un recruteur de vos formidables capacités d’adaptation et de votre ténacité. A l’inverse, la pratique d’un sport d’équipe ou d’une langue étrangère a davantage de chances d’influencer positivement votre interlocuteur.

L’effet Mozart et l’effet petit rat

Vous l’aurez probablement compris à ce stade, je suis #teamOppeinheimer. Ma propre fille de 7 ans ne prend ni cours de piano, ni cours de violon, et encore moins de leçons de danse classique. Même si elle m’en a elle-même fait la demande. J’ai toujours considéré que les parents qui inscrivaient leurs enfants à ces cours espéraient faire de ces pratiques le «plus produit» de leur progéniture.

«Mon enfant est dans une classe de 30 élèves, il porte le même T-shirt H&M que ses copains et connaît au moins une chanson de Sexion d’assault  MAIS il sait jouer La lettre à Elise au piano.»

Pour ce qui est de la danse classique, je ne crains pas d’avouer que j’ai tendance à mettre dans le même sac les mères qui dévalisent la boutique Repetto pour des demi-pointes pointure 30 et celles qui les inscrivent à des concours de mini-miss. Confectionner un chignon de petit rat de l’opéra à sa fille ou lui coller une tartine de gloss doit procurer le même effet aux unes et aux autres:

«Ma fille est une tête à coiffer vivante et elle pourra réussir là ou j’ai moi-même échoué enfant pour cause de pied plat, physique ingrat ou parents pauvres.»

Et finalement, peu importe que l’enfant n’ait ni goût ni dispositions pour la discipline. Elle est vraiment trop mignonne avec son petit justaucorps.

Pour le piano, ou le violon, ces parents s’appuient allègrement dans la sur la théorie de l’«effet Mozart» qui veut que les enfants qui écoutent des oeuvres de ce compositeur deviennent plus intelligents que les autres. Et peu importe que cette théorie ait été mainte fois démentie.

Ils pourront toujours compter sur l’effet Vivaldi qui lui, n’a pas encore été démonté ou sur l’effet Beethoven qui, lui, facilite la production de lait par les vaches, mais on va pas chipoter...

N.D.

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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