CultureCulture

«Blue Jasmine»: le meilleur Woody Allen depuis… depuis quand, au fait?

Jean-Marie Pottier et Charlotte Pudlowski, mis à jour le 27.09.2013 à 16 h 02

Comme à chaque sortie d'un film du cinéaste new-yorkais, les critiques nous disent que c'est «le meilleur depuis...». Mais sans forcément s'accorder sur le point de départ...

Cate Blanchett dans Blue Jasmine. ©Mars Distribution

Cate Blanchett dans Blue Jasmine. ©Mars Distribution

Vous avez lu les critiques de Blue Jasmine? Si le dernier Woody Allen est effectivement formidable (notamment grâce à la spectaculaire performance de Cate Blanchett), il est apparemment difficile à classer: selon les critiques, vous lirez qu'il s'agit de «ce qu'il a fait de mieux depuis Vicky Cristina Barcelona» (2008), de son oeuvre «la plus réussie depuis Match Point» (2005), du «meilleur Woody Allen depuis Tout le monde dit I Love You» (1996) ou encore du «meilleur film de son auteur depuis Meurtre mystérieux à Manhattan» (1993).

Seulement, c’est loin d’être la première fois que l’on vous vend «le meilleur Woody Allen depuis...».

Pour Midnight in Paris, c'était «le meilleur Woody Allen depuis Match Point», «la plus grande réussite de Woody Allen depuis Tout le monde dit I love you» ou «sa romance la plus originale depuis La Rose pourpre du Caire, la plus métaphysique depuis Alice, la plus lyrique depuis Manhattan».

Pour Match Point, on vantait «le meilleur Woody Allen depuis Crimes et délits». Ou du moins le meilleur film du cinéaste new-yorkais depuis Harry dans tous ses états (1997). Voire carrément le plus éblouissant «depuis Annie Hall (1977), Manhattan (1979) ou Zelig (1983)».

Le phénomène peut paraître ridicule. Notamment quand on vous dit que Vicky Cristina Barcelona est le meilleur Allen depuis Match Point alors que trois ans et deux films seulement les séparent. Mais il n'est pas nouveau: preuve en est cette pub publiée en 1982 dans la presse française affirmant que Comédie érotique d'une nuit d'été était le meilleur Allen depuis Annie Hall.

En juillet, le site Papermag s'en amusait d'ailleurs en dressant la litanie, année après année, des articles de journaux faisant état d'un retour en forme d'Allen.

Soyons juste, ce phénomène du «le meilleur Woody Allen depuis [insérez au titre au hasard]» ne touche pas l'intégralité de sa filmographie: on n’a encore vu personne vanter «le plus grand film d'Allen depuis Escrocs mais pas trop» ou «son chef d'oeuvre le plus bouleversant depuis Accords et désaccords». Mais il nous dit sûrement quelque chose de la filmographie du cinéaste. Six hypothèses.

1. C'est à cause de sa régularité

Métronomique: un film par an, tous les ans, depuis… 1987 (où il en avait sorti deux, Radio Days et September). La régularité des commentaires «Le meilleur film de Woody Allen depuis…» n'est que le décalque de celle de la sortie de ses films. Vous imaginez un critique qui aurait écrit «La Ligne rouge est le meilleur Terrence Malick depuis Badlands»?

2. Son public est fidèle

En France, du moins —admirez la relative régularité de son box-office autour de 1-1,5 million d'entrées. Les spectateurs d'Allen (pardon, «Woody») sont du genre assidus, et leur promettre «le meilleur Allen depuis», c'est supposer, souvent à raison, qu'il n'en ont pas raté un (depuis), même quand c'est «le meilleur depuis Manhattan», dont on fêtera l'an prochain les 35 ans. Et qu'ils seront donc à même, eux aussi, de faire la comparaison.

3. C'est une facilité médiatique

Ces comparatifs de supériorité disent aussi quelque chose de la presse... Les journalistes, cette espèce particulière, ont souvent besoin de formules, presque de slogans. C'est accrocheur pour le lecteur et lui permet de se situer dans l'abondante filmographie allenienne (cf. point 1).

Les superlatifs ont aussi le mérite de rester en tête. Ainsi parmi les extraits de critiques répertoriées sur le site d'Allociné, pour Blue Jasmine, on lit: Cate Blanchett a ici «le plus beau rôle de sa carrière», «le cinaste américain signe l'un de ses films les plus noirs, l'un de ses plus beaux aussi», «rarement le cinéaste se sera autant plu à orchestrer une aussi savante construction entre passé et présent»...

4. Il ne se mesure qu'à lui-même

Le genre d'un film de Woody Allen, c'est «film de Woody Allen». Allen n'est pas compétitif (en festival, ses films sont systématiquement présentés hors compétition). Il n'est pas non plus Kubrick, dont on a pu écrire que les films étaient des «corrections» des ratages précédents de ses confrères.

5. Il fonctionne par «séries»

Ce qui permet aux critiques, pour donner une idée du film aux lecteurs, de revenir à un référent pour chaque série: Match Point pour la série européenne, Annie Hall ou Manhattan pour les chroniques new-yorkaises, Zelig ou La Rose pourpre du Caire pour la fantaisie onirique, Intérieurs ou September pour le drame bergmanien...

Ramener un nouveau film à l’un ou l’autre titre de la filmographie d’Allen permet au spectateur de le situer d’emblée: si on a tant écrit que Match Point était le meilleur Allen depuis Crimes et délits, ce n'est pas seulement parce que ce dernier est un chef-d'oeuvre, c'est aussi parce que Match Point en est un quasi-remake...

6. A chacun son repère

Derrière les névroses ashkénazes d'Allen, derrière l’humour juif acéré et les airs de clarinette, patine de beaucoup de ses films, il existe des variations qui font que des cinéphiles aux goûts finalement plus différents qu'on ne le croit peuvent se rassembler dans un même amour de son cinéma. «Il n’est pas complètement faux de dire qu’il “fait le même film depuis vingt-cinq ans”», écrivaient les Inrocks en 2000, mais «à chaque nouvel opus, il tente d’améliorer la même recette, en dosant différemment les mêmes ingrédients, en y ajoutant juste quelques épices nouvelles».

Votre Woody annuel, vous le préférez amoureux, acide, dépressif, tragique, chanté, british, rêveur, policier, en noir et blanc? Dans la phrase que vous prononcerez en sortant de Blue Jasmine, «Le meilleur Woody Allen depuis…», se cache sans doute la réponse.

Et si vous n'êtes pas inspiré, vous pouvez toujours imiter le célèbre critique du New York Times Vincent Canby qui, en 1971, écrivait, plein de logique:

«Bananas est sans aucun doute la meilleure comédie de Woody Allen que j'ai vue depuis son dernier film, Prends l'oseille et tire-toi

Jean-Marie Pottier et Charlotte Pudlowski

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte