«Noah», le premier film qui comprend Internet, et nous avec

Image extraite de «Noah».

Ce court-métrage de 17 minutes, qui vient de remporter un prix au Festival international de Toronto, réussit l’exploit de se dérouler entièrement sur un écran d’ordinateur sans être ennuyeux.

La dernière scène de The Social Network voyait Jesse Eisenberg (Mark Zuckerberg), seul dans une salle de réunion, rafraîchir de façon obsessionnelle sa page Facebook pour voir si son ex-petite amie avait accepté de devenir son «amie» sur le réseau social qu’il avait créé. La scène était à la fois une des plus tristes du film et une de celles où les téléspectateurs pouvaient le plus se reconnaître (peut-être était-elle si triste justement parce qu’elle nous rappelait ces moments de détresse 2.0).

Noah, lui aussi, passe une minute à rafraîchir la page Facebook d’Amy pour voir si elle est toujours in a relationship avec lui. Noah, c’est le héros du court-métrage éponyme écrit et réalisé par Walter Woodman et Patrick Cederberg, 22 et 23 ans respectivement.

Leur projet de fin d’étude à la fac de Ryerson, à Toronto, vient de remporter le prix du «meilleur court-métrage canadien» au Toronto International Film Festival (TIFF). Si vous lisez cet article comme je l’écris, avec sept onglets ouverts dont vos mails, Facebook et Grooveshark (Noah préfère iTunes pour la musique), vous allez vite comprendre pourquoi: le court-métrage se déroule entièrement sur l’écran d’ordinateur de Noah, autant dire de vous ou moi.

Il fait 17 minutes, mais regardez-le vite avant ce jeudi 19 septembre[1], date à laquelle il passera en privé sur la playlist du TIFF pour permettre aux réalisateurs de le présenter plus facilement dans d’autres festivals. Rassurez-vous, ils le remettront ensuite en ligne publiquement et gratuitement.

Ce serait un affront de ne pas vouloir diffuser le plus largement possible sur Internet un film qui parle si bien d’Internet, là où le cinéma a tant de mal à passer à une version 2.0.

Le court s’ouvre sur l’écran du Mac de Noah s’allumant. On voit sa souris cliquer sur Google Chrome, ouvrir YouPorn sur un onglet, Facebook sur un autre, commencer une conversation Skype avec sa petite copine Amy (et lui envoyer un lolcat plutôt qu’un lien porno quand elle lui demande ce qu’il fait). Elle rompt plus ou moins avec lui parce qu’ils vont entrer dans deux facs différentes —la conversation Skype s’interrompt, foutue connexion, avant la fin de la discussion. Il réagit en allant stalker la page Facebook d’Amy puis en se connectant carrément à son compte (quelle idée aussi, Amy, de donner ton mot de passe à ton copain)…

Les jeunes réalisateurs ont renommé leurs propres comptes Facebook pour créer ceux des différents personnages, utilisant jusqu’à cinq ordinateurs en même temps et capturant en temps réel les conversations. Un tournage légèrement schizophrénique, mais pas cher: 300 dollars en bières et en pizza.

Des gens dans des écrans, pas devant

Pour contourner un des plus gros problèmes de la représentation d’Internet au cinéma, la chiantitude de voir des gens taper sur un clavier, Noah ne montre pas de gens devant des écrans mais seulement des gens dans des écrans.

«Ce serait vraiment ennuyeux de simplement regarder quelqu’un surfer sur Internet, confirme Walter, alors on a fait bouger la caméra pour simuler le mouvement de ses yeux, ou on a ajouté une liste iTunes qui devient la bande-son du film.»

Résultat, le spectateur a l’impression de devenir un internaute doté d'une courte capacité d’attention, qui zappe d’onglet en onglet, de chat Facebook en conversation Skype ou en discussion Chatroulette.

Beaucoup de films sur Internet montrent simplement «des gens tapant à toute vitesse sur leur clavier» ou «tentent d’être cyberpunk plutôt que représenter les véritables sensations» d’Internet, estime Walter. «Il y a un côté plus humain dans l’utilisation d’un ordinateur qu’un Matrix ultra-technologique.» Et quoi de plus humain —et classique— qu’une histoire d’amour qui tourne mal?

Noah se fiche aussi des contraintes liées à la temporalité d’Internet: tourné en mars 2013, le film sera sûrement aussi daté que Vous avez un mess@ge d’ici quelques années (mois?). Son protagoniste passe par exemple la deuxième moitié du court-métrage sur Chatroulette, un réseau dont on n’entend plus beaucoup parler aujourd’hui, mais n’a pas de compte Twitter.

«C’est vrai que si on faisait le film aujourd’hui [il a été tourné en mars 2013], on pourrait utiliser Snapchat ou Google+, mais de toute façon, quoi qu’on fasse, on se date immédiatement en filmant Internet, en deux mois ça devient désuet.»

«Chatroulette est l’exact opposé de Facebook»

Walter avait déjà réalisé un court-métrage qui se déroulait en grande partie sur Chatroulette, le réseau qui lui semble «le plus vrai» du web, parce qu’on peut quitter une conversation avec un inconnu sans aucune raison, sans aucun decorum social, là où Facebook a «plein de conneries, genre des gens qui te souhaitent un joyeux anniversaire alors qu’ils ne t’ont pas parlé depuis des mois».

«Pour moi, Chatroulette est l’antidote parfait et l’exact opposé de Facebook», estime-t-il, un avis partagé par une des filles sur qui tombe Noah en surfant… sur Chatroulette bien sûr. «Facebook n’est pas la pire chose au monde», se presse-t-il de préciser, un peu surpris par les titres des médias disant que son court-métrage «vous donnera envie de vous désinscrire de Facebook»:

«Les médias sociaux démocratisent l’information, et c’est énorme.»

Reste qu’il y a quelques mois, il lui est arrivé «quelque chose dans le genre de ce qui est arrivé à Noah». Et depuis, Facebook, c’est fini pour Walter.

Cécile Dehesdin

[1] Il s'agit bien du 19 septembre et non octobre comme indiqué par erreur dans un premier temps. Regardez-le vite! Retourner à l'article