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Svetlana Alexievitch: c’était donc ça, la liberté?

Hervé Bentégeat, mis à jour le 08.10.2015 à 13 h 13

L’écrivaine biélorusse vient de recevoir le prix Nobel de littérature.

Des troupes fidèles à Boris Eltsine interdisant l'accès au Parlement le 28 septembre 1993. REUTERS/Tom Szlukovenyi/Files

Des troupes fidèles à Boris Eltsine interdisant l'accès au Parlement le 28 septembre 1993. REUTERS/Tom Szlukovenyi/Files

Svetlana Alexievitch vient de recevoir le prix Nobel de littérature, après quelques quiproquos sur Twitter. L'Académie suédoise lui a remis le prix pour «son oeuvre polyphonique». 

Nous republions à cette occasion un article sur son dernier livre paru en français: La fin du l’homme rouge (ou le temps du désenchantement).

Svetlana Alexievitch n’est pas un écrivain comme les autres. Depuis trente ans, elle promène son regard et sa plume sur les débris de l’Union Soviétique —à commencer par la Russie. Elle recueille des témoignages —la plupart du temps de femmes— et, de cette matière brute, qu’elle ne transforme pas mais met en scène, elle tire des livres qui ressemblent plus à des romans qu’à des enquêtes journalistiques. Ses entretiens sont des confessions, ses livres des absolutions.

Il y a quinze ans, c’était La supplication, chronique d’un monde après l’apocalypse —en l’occurrence Tchernobyl. Aujourd’hui, c’est La fin du l’homme rouge (ou le temps du désenchantement) (Actes Sud). Avec ce sous-titre, tout est dit.

Elle sait capter à merveille la  vie quotidienne, celle d’un pays où tout le monde, ou presque, était pauvre, mais digne, et  communiait dans l’idéal communiste. Elle ne cache rien de sa cruauté, de sa bêtise, de son aliénation, de son échec. Petites existences au jour le jour de fonctionnaires, de techniciens, de soldats, d’ingénieurs, d’institutrices, de femmes de ménage, d’ouvriers, d’ivrognes... Petites misères, grandes peurs, petits espoirs: tout était morne et gris.

Idée de liberté

Mais dans ce pays des âmes mortes, l’humour et l’amour parvenaient toujours à se glisser. Et puis il y avait les livres, la puissance de l’Empire, la Russie éternelle…Les petites combines pour améliorer l’ordinaire, les arrière-cuisines où l’on refaisait le monde, les écrits dissidents que l’on se passait sous le manteau... Et l’idée de liberté, qui faisait tant rêver.

La voici, justement, qui déboule par surprise au début des années 90. Personne ne s’y attendait, ni les apparatchiks, ni les moujiks. Ah, quelle ivresse! Ah, que sa promesse est belle! Bien sûr, il y a les vieux grognons, les anciens de l’Armée rouge, les staliniens indécrottables, qui crachent sur cette intruse qui ose danser nue et offrir ses faveurs à n’importe qui; la liberté, à leurs yeux, n’est qu’une putain. Mais pour l’immense majorité du peuple, c’est une fiancée vierge et pure qui ouvre les bras sur un monde nouveau.

Les lendemains de cuite sont toujours douloureux. Les usines (obsolètes) ferment, les fonctionnaires (inutiles) sont licenciés, les transports (vétustes), les hôpitaux (crasseux), les logements (minables) ne sont plus gratuits. Les ingénieurs deviennent balayeurs, les professeurs vendeurs à la sauvette, les techniciens chômeurs.

Même pas l'argent, le pognon

Et tandis que le peuple russe s’enfonce dans la misère, Eltsine, parvenu au pouvoir, livre le pays à des affairistes, souvent anciens membres du parti, qui font main basse sur les entreprises, les banques, les richesse minières. Plus tard, on les appellera des oligarques.  

C’était donc juste ça, la liberté? L’argent? Même pas l’argent: le pognon. Et l’on se prend à se demander si les nostalgiques du KGB et du Goulag n’ont pas raison (et ils n’ont pas tous 70 ans…): peut-être, en effet, que la liberté n’est qu’une putain, qui se donne seulement à ceux qui peuvent payer: les roublards et les bandits...

La note parait sombre, et fera peut-être fuir des lecteurs qui craignent d’en sortir déprimés. Ne fuyez pas: La fin de l’homme rouge n’a rien de sinistre. L’espoir, l’amour et le rire passent en se moquant de la médiocrité et de la veulerie. Svetlana Alexievitch n’est pas russe (de culture) pour rien. Et l’on retrouve dans ses livres, comme chez Tolstoï, Gogol, Cholokhov ou Axionov, une multitude d’histoires et de destins, mille tranches de vies émouvantes et picaresques... Comme si, pour cerner l’âme humaine, il fallait les raconter toutes...

***

Extraits

A l’école, je revendais des jeans, et à l’institut, des uniformes et toutes sortes de trucs symboliques. A l’époque soviétique, on écopait de trois à cinq ans de prison pour ça. Mon père me courait après avec une ceinture en hurlant: «Espèce de sale spéculateur! Dire que j’ai versé mon sang devant Moscou, et que j’ai pour fils un petit salopard pareil!» Ce qui était un crime hier, aujourd’hui c’est du business... Je revendais des batteries de cuisine, des poêles à frire, des cocottes minute... Je suis revenu d’Allemagne avec une remorque remplie de ce genre de trucs. Les gens se jetaient dessus... Je ne savais pas m’y prendre avec l’argent. J’ignorais que, quand on en a beaucoup, il faut le faire fructifier... Je suis allé à Monaco. J’ai perdu une grosse somme dans un casino de Monte-Carlo, une somme énorme... Tout ce qui m’intéressait avant avait cessé de m’intéresser. La politique... Les meetings... Quand Sakharov est mort, je suis allé lui faire mes adieux. Il y avait des centaines de milliers de gens…Tout le monde pleurait, et je pleurais, moi aussi…Quand Soljenitsyne est revenu d’Amérique, tout le monde s’est précipité sur lui. Mais il ne nous comprenait pas, et nous on ne le comprenait pas. C’était un étranger. Il était venu vivre en Russie, et sous ses fenêtres, c’était Chicago...

Qu’est-ce que je serais s’il n’y avait pas eu la perestroïka? Je serais un ingénieur technique avec un salaire de misère... Alors que maintenant j’ai ma propre clinique d’ophtalmologie... J’ai acheté des équipements ultramodernes, j’ai envoyé des chirurgiens suivre une formation en France... J’ai tout obtenu par moi-même. Je n’avais que trois cents dollars en poche... Les partenaires avec lesquels j’ai commencé mon business, si vous les voyiez entrer dans la pièce maintenant, vous auriez une attaque! C’était des vrais gorilles! L’ai féroce... Ils ne sont plus là, maintenant, ils ont disparu, comme les dinosaures. Je portais un gilet pare-balles, je me faisais tirer dessus... Vous vouliez tout le capitalisme, non? Vous en rêviez! Alors ne venez pas vous plaindre de vous êtres fait avoir...

La Fin de l’homme rouge (ou le temps du désenchantement), 

Svetlana Alexievitch 

Actes Sud.

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Hervé Bentégeat
Hervé Bentégeat (26 articles)
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