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Prix de Flore: les ravages de Bret Easton Ellis sur la littérature française

Ou comment des éditeurs publient de jeunes auteurs sans intérêt simplement parce qu'ils tombent amoureux le nez rempli de coke.

Détail de la couverture de «Suites impériales» de Bret Easton Ellis, chez Robert Laffont.

C’est, si vous voulez, une sorte d’exemple de l’effet papillon. Un beau jour de l’année 1985, un gamin de 21 ans de Bennington College, une université du Vermont, publie un livre bouleversant, récit d’une jeunesse dorée, poudrée et narcissique. Et cela aboutit, trente ans plus tard, à l’immixtion dans la littérature française de sales gosses ne sachant pas écrire, portés aux nues. L’effet papillon. Ou l’effet Beigbeder. Au choix.

Car Frédéric Beigbeder, romancier, critique littéraire, désormais patron de presse, est un fan absolu de ce gamin de 21 ans —Bret Easton Ellis:

«Je l’ai déjà dit, et répété: Bret Easton Ellis est mon auteur préféré, ce psychopathe ressemble à notre temps.»

Cette découverte d’Ellis a été bénéfique à Beigbeder, elle a irrigué ses livres et certains sont très bons. Mais elle le pousse, depuis des décennies, à chercher qui, en France, pourrait bien faire écho au Brat Pack. Il ne trouve pas. Ca ne l’arrête pas.

C’est ainsi que l’on aboutit, en ce mois de septembre 2013, à cette sélection pour le prix de Flore (qu’il a fondé):

Moment d’un couple, par Nelly Alard (Gallimard)

Autopsie des ombres, par Xavier Boissel (Inculte)

Ta femme me trompe, par David di Nota (Gallimard)

Repulse Bay, par Olivier Lebé (La Grande Ourse)

Neverdays, par Alizé Meurisse (Allia)

Parce que tu me plais, par Fabien Prade (NiL)

Tout cela n'a rien à voir avec moi, par Monica Sabolo (Lattès)

J'ai perdu tout ce que j'aimais, par Sacha Sperling (Fayard)

En bande organisée, par Flore Vasseur (Éditions des Équateurs)

Une matière inflammable, par Marc Weitzmann (Stock)

Tout, dans cette liste, n’est pas mauvais. Et l’on doit au prix de Flore d’avoir couronné Houellebecq et Despentes plus d’une décennie avant le Goncourt et le Renaudot, ou Simon Liberati avant le Femina.

Mais par quelle louferie trouve-t-on toujours quelques noms perdus, comme cette année ceux de Sacha Sperling ou de Fabien Prade?

Le premier, 23 ans, fils de Diane Kurys et Alexandre Arcady, en est déjà à son troisième roman. Les deux précédents avaient leur charme, et leurs excuses de débutants. Le troisième, J’ai perdu tout ce que j’aimais, est une variation banale et mièvre sur le thème de la jeune star dévorée par sa célébrité, l’individu dévoré par son personnage public. Le style est au mieux lassant, au pire, semblable à du David Charvet:

«Jane, j’espère te retrouver un jour à mi-chemin. Même si notre histoire était un terrain vague, et mon cœur, un mobile home.»

Sperling se dit lui-même influencé par Bret Easton Ellis. A son troisième livre, il tente déjà ce qu’Ellis sublimait dans Imperial Bedrooms: la mise en abyme de son personnage d’écrivain. C’est ainsi que le jeune homme, de son vrai nom Yacha Kurys, écrit dans ce livre signé de son nom de plume «J’avais décidé que mon nom serait Sacha Sperling et que ma vie serait éclatante et spectaculaire».

Dans Imperial Bedrooms (suite, vingt ans après, de Moins que zéro), Ellis commençait ainsi «Ils avaient fait un film sur nous. Le film était adapté d'un livre écrit par un type qu'on connaissait.» Le «Ils» renvoyait à la réalité (l’adaptation de Moins que Zéro par ), le «nous», c’était les personnages de fiction. Mise en abyme vertigineuse et brillante. Sperling n’est pas tout à fait à la hauteur.

Il est néanmoins digne du Goncourt à côté de Fabien Prade.

Dans Parce que tu me plais, Théo rencontre une fille. Il est dans un café («la veille [il s’]était murgé la gueule»). Page 13, description de la fille:

«Elle était assise à la table à côté de la nôtre, avec ce qui semblait être une copine. Et elle était sublime. Mais vraiment, sublime. Elle avait les traits d’une finesse incroyable, et la nuque parfaitement fine. […)] J’avais devant moi la perfection faite femme, l’idéal d’une vie. J’ai essayé d’accrocher son regard pendant de longues minutes, mais n’obtins rien.» 

Vous noterez le passé simple final.

Beu, coke, cartons de ventes

Ces jeunes gens, ça rappelle un peu Lolita Pille. Vous vous souvenez de Lolita Pille? Romancière qui décrivait, dans Hell, l’histoire d’amour de la narratrice et d’Andrea. Pas loin de l’histoire de Roméo et Juliette s’ils s’étaient rencontrés devant une boutique Baby Dior. Elle écrivait:

«A deux cents à l’heure dans les rues de Paris où il ne fait pas bon traîner quand nous sommes au volant, nous mêlons l’alcool à la beu, la beu à la coke, la coke aux ecstas, les mecs baisent des putes sans capotes et jouissent ensuite dans les copines de leurs petites sœurs, qui se font de toute manière partouzer du soir au matin».

Elle avait plus d’insolence et de talent. Mais citait Baudelaire, façon «de tout temps les hommes ont aimé Les Fleurs du Mal». Ses personnages lisaient Beigbeder.

Carton de librairie.

Dans la presse à l’époque, les critiques évoquent l’auteur de Moins que zéro. Le Monde, juillet 2002:

«Lolita Pille fait probablement partie de cette génération dopée à Bret Easton Ellis et à Frédéric Beigbeder.»

Cette génération peut bien se doper, elle n’est pas obligée de nous le raconter. J’adore Bret Easton Ellis. Je suis d’accord avec Beigbeder pour dire qu’«American Psycho, c'est un livre proustien parce qu'il est très snob, fellinien par sa violence et son invention». Mais ce n’est pas grave, si en France on ne sait pas le faire. Il faut laisser tomber. On sait se droguer, on sait boire, on ne sait que rarement l’écrire.

Les éditeurs ne cessent de chercher l’héritier de Beigbeder, héritier d’Ellis —parce que ça marche. Ils publient ainsi de petits livres mal écrits par de beaux jeunes gens sans talent mais qui souffrent et qui s’aiment. Entendez moi bien, je n’ai rien contre la souffrance, je suis ashkénaze, ni rien contre les histoires d’amour, ce sont les seules qui m’intéressent. Mais je les préfère bien racontées.

Charlotte Pudlowski

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