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Les téléspectateurs français ne pourront pas complètement profiter de «House of Cards»

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 29.08.2013 à 4 h 56

Ou pourquoi la notion de spoiler n'est pas prête d'évoluer en France.

Kevin Spacey et Robin Wright dans «House of Cards».

Kevin Spacey et Robin Wright dans «House of Cards».

Depuis des années que le débat sur les spoilers fait rage, personne ne s’est encore mis tout à fait d’accord. (Papa, Maman, pour info, un spoiler c’est quand on spoil, c’est-à-dire que l’on gâche la fin d’un film ou d’une série pour quelqu’un qui ne l’a pas encore vu, en dévoilant des éléments clés de l’intrigue). Il y a donc les détracteurs violents: ceux qui pourraient, encore aujourd’hui, vous menacer de mort si vous parlez de la saison 2 de Lost, diffusée en 2005. A l’opposé du spectre, il y a ceux qui estiment qu’on s’en fiche des spoilers, qu’il faut arrêter avec ça (coucou).

Dans les médias américains, une règle prévaut: une fois qu’un épisode a été diffusé à la télévision, un journaliste peut écrire dessus —il prend simplement garde de bien signaler que son article contient des spoilers. Les sites américains sont très friands de résumés post-diffusion. Un article dit ce qui s’est passé dans l’épisode de la veille et c’est l’occasion de lancer une discussion avec les lecteurs et d’échanger sur la qualité de l’épisode. Une sorte de club de lecture appliqué au petit écran.

Mais House of Cards change cette mécanique traditionnelle. La première saison de la formidable série de Beau Willimon et David Fincher, dans laquelle Kevin Spacey et Robin Wright, en couple puissant et vénéneux, tiennent les rôles principaux, contient 13 épisodes, qui ont été mis en ligne d’un seul coup, le 1er février, sur la plateforme Netflix, inaccessible en France, qui les produit.

Les abonnés de Netflix aux Etats-Unis ont donc tout pu regarder d’un seul coup. Comment les médias américains étaient-ils censés traiter des différents épisodes?

Comme l’explique Slate.com, «certains forums ont proposé de mettre en place un agenda pour [les téléspectateurs]. The A.V. Club, dont les critiques hebdomadaires récoltent souvent des milliers de commentaires, a traité la série comme une série classique, ne mettant en ligne la critique que d’un seul épisode par semaine, et offrant un espace distinct aux lecteurs qui souhaitaient parler tout de suite de l’ensemble de la série. Mais SomethingAwful n’a pas pris tant de gants. "Pour House of Cards, une fois qu’un épisode est sur Netflix, tous les coups sont permis", écrivait un modérateur. "Cela veut donc dire: ne pleurnichez pas à propos des spoilers une fois le 1er février passé".»

Canal + traditionnel

Mais nous? Hé bien, on ne risque pas d’avoir le même débat sur les spoilers, étant donné la vitesse à laquelle on avance sur la diffusion elle-même. Si Canal+ a eu le bon goût d’acheter la série, la chaîne n’a pas celui de la diffuser à l’américaine. Les épisodes seront donc présentés aux spectateurs à raison de trois la première semaine et deux les semaines suivantes. Et ils seront mis en ligne sur le site de rattrapage de Canal+ au même rythme.

C'est un effort par rapport à une diffusion purement classique d'un épisode hebdomadaire, mais encore très contradictoire avec la série elle-même. Car l’écriture de House of Cards tient compte de cette mise en ligne complète immédiate. Le fait de ne pas devoir tenir le spectateur en haleine pour l’inviter à revenir la semaine prochaine —puisqu’il peut immédiatement regarder le second épisode— dispense le scénario de l'oblligation permanente de suspense. Fini le cliffhanger obligatoire de fin d'épisode.

De la même manière, le pilote est beaucoup moins didactique que dans la plupart des séries, car il n’avait pas à faire une exposition exhaustive des personnages: le deuxième épisode, regardé dans la foulée, permettait d’achever le travail.

Le magazine Time expliquait dans sa critique de la saison entière:

«Les séries diffusées de façon hebdomadaire à la télévision sont à la merci d’une certaine intensité: les cliffhangers, les retournements de situation, les révélations surprise. House of Cards met une demi-saison à prendre sa véritable tonalité de thriller politique, ce qui aurait pu user la patience de téléspectateurs classiques s’ils n’avaient regardé qu’un épisode par semaine.»

Le magazine Wired précisait même, en février dernier:

«Les épisodes [de House of Cards] peuvent faire la longueur qu’ils veulent, sans être raccourcis ou rallongés pour remplir une case prédéterminée par la grille des programmes ou les coupures publicitaires. Ce n’est pas quelque chose qui se remarque d’emblée, mais vous en prenez conscience au fur et à mesure: rien n’a l’air pressé, ou étiré, déformé, et l’histoire coule avec davantage de fluidité.»

Mais les téléspectateurs français —ceux qui tiennent à visionner une série de manière légale, du moins— seront privés de ce plaisir nouveau, découvrir House of Cards dans toute sa splendeur et sa force scénaristique.

La liberté du spectateur

Comme ils seront privés du plaisir du binge watching (se faire une orgie d’épisodes en les engloutissant à volonté), à moins d’enregistrer les épisodes toutes les semaines et d’attendre la fin de la diffusion pour tout regarder. Ce qui était pourtant une innovation en soit, comme l’expliquait ABC en février dernier:

«Ce nouveau mode de diffusion s’apparente davantage à la lecture d’un livre qu’au visionnage d’une série ou d’un film. Trop long pour que vous lisiez tout d’une seule traite, mais assez pour que vous lisiez probablement plus d’un chapitre à la fois. Et vous ne choisirez probablement pas un autre livre avant d’avoir fini celui-là (à moins qu’il ne soit mauvais). La série propose une relation épisodique mais monogame avec un contenu.»

Aux Etats-Unis, selon l’université de Syracuse, qui s’est penchée sur le sujet, environ un quart des téléspectateurs de House of Cards auraient fini les 13 épisodes en seulement un week-end, celui de la première diffusion.

Les téléspectateurs français, eux, auront donc le choix entre l'attente ou l'illégalité. On ne saurait que trop conseiller à Bertrand Méheut, président de Canal+, de regarder ce formidable discours prononcé par Kevin Spacey au Festival de télévision d’Edimbourg, dans lequel il expliquait:

«Le succès du modèle de Netflix, qui a mis en ligne toute la première saison d'un coup, prouve une chose: les téléspectateurs veulent avoir le contrôle, ils veulent la liberté. S'ils veulent faire du binge watching, comme ils l’ont fait sur House of Cards et sur tant d’autre séries, il faut les laisser faire.»

Charlotte Pudlowski

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Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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