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«La Servante du Seigneur»: peut-on rompre avec ses enfants?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 27.08.2013 à 17 h 18

Jean-Louis Fournier évoque sa fille dans son dernier roman. Elle a obtenu un droit de réponse, publié en postface du livre.

Jean Louis Fournier le 5 mai 2007. via Wikipedia, License CC by.

Jean Louis Fournier le 5 mai 2007. via Wikipedia, License CC by.

Jean-Louis Fournier a eu une vie difficile. Cela a fait de lui un écrivain. C'est ainsi qu'il a écrit Où on va papa, qui lui a valu le Femina en 2008.

C'était l'histoire de ses deux fils handicapés, décrite avec beaucoup d'humour, d'ironie, un ton qui avait paru parfois féroce.

Il écrivait: «Je n’ai pas été un très bon père. Souvent, je ne les supportais pas. Avec eux, il fallait une patience d’ange, et je ne suis pas un ange», et parlait de l'avantage d'avoir des enfants handicapés rapport à la vignette automobile. Vous voyez le personnage. 

Déjà dans ce récit, Marie existait. La petite soeur, l'enfant normale, voire idéale. Elle était dans l'ombre des deux autres. Et ils sont morts. Et un beau jour, d'une autre manière, pour Jean-Louis Fournier, elle a disparu aussi. Pas comme eux, pas vraiment, mais elle est devenue autre. C'est cela qu'il confie, dans La Servante du Seigneur.

Jean-Louis Fournier raconte ce drame qui dénoue parfois des familles. Des parents élèvent un enfant. Ils croient le connaître, l'entente est bonne, ils sont complices. Et puis le lien s'étiole, une chose brise, l'enfant devient étranger.

Quelquefois c'est parce que la vie est trop dure: l'enfant renonce à ce lien, à l'honnêteté qu'il implique. Les parents aimants exigent souvent de leur enfant une certaine intégrité vis-à-vis de soi, vis-à-vis des autres. Ils attendent de leur enfant qu'il regarde la vie en face.

Mais la vie parfois est trop dure. Certains enfants préfèrent se réfugier dans autre chose. La bêtise. L'ignorance parce que lire des livres et voir des films parle trop du monde autour. Une secte. Un pays lointain pour tout fuir. Pour la fille de Jean-Louis Fournier, c'est la religion, une certaine bigoterie, et une relation amoureuse que le père méprise.

Ce récit est celui d'un père qui perd sa fille. D'une rupture familiale déchirante mais sobrement racontée. Fournier s'adresse tantôt à Marie, tantôt au lecteur, avec tendresse, dérision. Il écrit:

«Tu étais charmante et drôle.

Elle est devenue une dame grise, sérieuse comme un pape.

Elle est sévère, elle plaisante moins, elle est dogmatique, autoritaire, elle aime bien faire la morale aux autres.

Les autres, ceux qui ont toujours tort».

A chaque page il décrit sa nouvelle fille, critique cette jeune femme pleine de certitudes, qui a perdu toute légèreté, qui a abandonné ses anciennes passions, mais gardé assez de cruauté pour avoir avec lui cette conversation téléphonique:

«- Jean-Louis, tu sais que tu vas mourir prochainement?

- Mais oui ma fille, je le sais. (...)

- Tu as raté ta vie.

- Certainement, si tu le dis.

- Tu as été un vieil égoïste, tu as fait du tort aux autres.

- J'ai quand même quelques amis qui m'aiment bien.

- Ils ne t'aiment pas. Ils sont intéressés par ton argent. Tu dois normalement être damné, aller en enfer. Mais Dieu est miséricordieux et infiniment bon, il te laisse une chance.»

Puis elle lui demande de l'argent. Pour qu'il apprenne à être généreux.

Jean-Louis Fournier critique sans cesse sa fille, empile les reproches. Mais c'est un livre désespéré, une demande de réconciliation. Il dit entre chaque mot amer et drôle qu'il ne voulait pas la perdre, que les choses auraient pu être autrement. Qu'il l'aime, surtout.

C'est un livre débordant d'amour, comme on aime parfois la gorge soudain étroite, les yeux au bord de la noyade. Jean-Louis Fournier parle pour tous les parents qui n'étaient sûrs que d'un amour, celui de leurs enfants, et qui soudain les perdent. C'est une perte inconsolable.

Droit de réponse

Mais sa fille ne l'a pas pris comme tel —un livre plein d'amour. Après avoir lu le livre, elle a exigé et obtenu un droit de réponse. A la fin du roman, elle signe cinq pages avec sa version des faits. Juste après ces mots de son père: «Je laisse à ma fille le mot de la fin.»

Elle écrit:

«Tout le monde n'a pas la chance d'avoir un père qui offre sa propre fille au monde entier après l'avoir défigurée» et «En tant que "chef-d'œuvre" cubiste de Jean-Louis Fournier, j'aurais préféré que ce dernier le garde accroché dans sa maison. Il avait promis. Par générosité, il a voulu en faire profiter tout un chacun.»

Il semble y avoir autant de regrets mais moins d'amour, dans ces mots-là.

Cependant une victoire. Dans son récit, Jean-Louis Fournier disait:

«Je lui ai proposé de collaborer à un livre, suite de billets de mauvaise humeur. Elle m'a d'abord précisé qu'il y avait certains chapitres qu'elle rejetterait. Ils étaient trop méchants. Elle ne supporte plus l'humour noir. Elle m'a envoyé deux projets innocents, poétiques, un peu mièvres. Plus rien de commun avec ses images d'avant, corrosives, insolentes.»

Ce livre-là, désormais à deux voix, est bien dans le ton que désirait Fournier. Loin de la miévrerie, de l'innocence. C'est acerbe, virulent. Et sa fille, qui aurait pu réclamer des dommages et intérêts comme le fils de Lionel Duroy, a enfin collaboré à un livre avec lui.

Avec toute l'aigreur qui soit, ce récit bicéphale dit la force de la littérature et l'impossible rupture.

La dernière phrase de Fournier était une adresse à sa fille: «Reviens, avant que je m'en aille». Elle est revenue.

Charlotte Pudlowski

La servante du Seigneur, Jean-Louis Fournier. Stock.

Charlotte Pudlowski
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Rédactrice en chef de Slate.fr
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