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Henri Alleg et «La question», une histoire de transmission

Johan Hufnagel, mis à jour le 18.07.2013 à 16 h 43

On n'a pas le livre d'Henri Alleg, décédé mercredi, dans sa bibliothèque par hasard. Et le jour où vos parents vous le donnent à lire, c’est comme recevoir une lettre à un moment particulier de l’adolescence où les engagements politiques se font à fleur de peau.

Lire Henri Alleg, c’est sans doute une affaire de génération, mais surtout une affaire de transmission et de filiation. D’ailleurs, cela va sans doute de pair.

La Question, je sais plus qui de mon père ou de ma mère me l’a mis entre les mains. Je me souviens simplement que c’était l’été, que je devais avoir 14, 15 ou 16 ans, que la couverture était blanche ou crème, avec le liseré rouge des Editions de Minuit, et que les pages avaient la couleur et la forme de celles qu’on a lues et relues. Je me souviens aussi que c’était un petit livre. 111 pages, m'assure aujourd’hui Wikipédia. Il devait peut-être y avoir des annotations dans la marge. Mais je ne suis pas sûr.

A cette époque, la guerre d’Algérie était plus qu’un chapitre des livres d’histoire qu’on devait réviser pour le bac. On avait des parents, ou des amis de parents, qui avaient «fait la guerre d’Algérie». Ce n’était pas mon cas, mais l’engagement politique de mes parents, trop jeunes pour avoir connu les «événements d’Algérie», les conduisaient forcément –ou naturellement– dans le camp de ceux qui se seraient opposés à la guerre et à la torture en Algérie.

De toute façon, on n’a pas le livre d’Henri Alleg dans sa bibliothèque par hasard. Henri Alleg était juif, un peu de partout, un peu de nulle part. Un peu comme ma famille. Un peu comme tous les Français. Il était aussi communiste. Ce genre de communiste en perpétuelle recherche de liberté et d’égalité qui fera qu’on ne pourra pas, même en cherchant bien, lui faire rejoindre le camp du fascisme. Le PCF aura trop longtemps oublié qu’il était le parti d’Henri Alleg. Alleg lui-même, sans doute, mais c’est une autre partie de l’Histoire, où il croisera d’autres fantômes.

Je ne me souviens plus pourquoi mon père ou ma mère m’avaient glissé ce livre à lire. Il devait y avoir une raison. Sans doute une «actu». Il y avait alors plein d’occasions de lire La Question. On recommençait à parler de la torture en Algérie à propos de Jean-Marie Le Pen. Celui qui alors était patron du FN débutait son ascension politique. Ou peut-être était-ce de retour d’un voyage en Algérie, un peu plus tôt, où j’ai vu, dans un cinéma de la Casbah, La bataille d’Alger, de Gilles Pontecorvo.

Dans ma mémoire, il y a une association logique entre les destins d’Ali La Pointe et ceux d’Henri Alleg et de Maurice Audin. Ces destins finissent toujours par remonter, même trente ans après, même au milieu de souvenirs un peu flous, à chaque fois que l’on parle de guerre insurrectionnelle, de torture... Comme si la bataille d’Alger était la mère de toutes les batailles du XXIe siècle.

Recevoir ce livre à 15 ans ou 16 ans, c’est comme recevoir une lettre à un moment particulier de l’adolescence où les engagements politiques se font à fleur de peau. Quand ce passage de la vie d’enfant à la vie d’homme se déroule à un moment où parler de «fin de l’histoire» est un anachronisme mais où le monde commençait à ne plus se diviser qu’entre les méchants et les gentils, recevoir un livre comme La Question est un plus qu’un geste, c’est passage de témoin, un message. Un serment.

Je ne me souviens plus du détail de La Question. Je ne l’ai lu qu’une fois, en une fois, cette fois-là. Mais je me souviens encore de ce coup de poing dans la gueule, de la violence des mots et des coups, et surtout de ce que certains sont prêts à endurer pour leurs idées, du prix qu’on est prêt à payer «pour le simple droit de rester un homme». Et d’une série d’autres questions: qu’aurais-je fait à sa place? Quelles sont mes valeurs? Quelles sont celles de mon pays, quels sont mes engagements de citoyen? Et à mon tour, comme Alleg, qu’est-ce que je vais vouloir transmettre à mes enfants?

La Question est toujours dans la bibliothèque. Pour toutes ces questions, pour son histoire, parce que ces 111 pages se lisent vite mais marquent, je le donnerai à lire à mes enfants. Ce même livre aux pages cornées à force d'avoir été lue et relues.

En attendant, je retourne à la diffusion du Tour de France. A cause d’une autre transmission familiale. Une autre histoire de la France. Moins tragique, mais toute aussi belle et complexe.

Johan Hufnagel

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