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Pourquoi nous sommes pour la nouvelle convention collective du cinéma français

Slate.fr, mis à jour le 17.07.2013 à 13 h 53

Cinéastes et techniciens se déchirent sur la portée d'un accord qui encadre les rapports entre employeurs et employés et fixe les barèmes de rémunération sur la plupart des tournages. Nous publions une série de textes favorables à cet accord.

Tournage. REUTERS/David Moir

Tournage. REUTERS/David Moir

Le 1er juillet 2013, après dix années de négociations, le gouvernement ratifie un accord entre l’API, organisme patronal qui réunit les plus gros producteurs (Gaumont, Pathé, UGC et MK2) et la plupart des syndicats de techniciens. Cette convention collective, écrit alors dans Slate Jean-Michel Frodon, «fixe des barèmes de rémunération très confortables, c’est-à-dire très au-dessus de ce que sont payés les techniciens sur la plupart des tournages.» Cette accord, poursuit le critique cinéma de Slate, «fait courir un grave danger au cinéma indépendant. Et entérine la défaite d'une politique culturelle qui pensait ensemble les enjeux culturels et les enjeux économiques.»

Bronca dans les commentaires de Slate, qui accusent Jean-Michel Frodon de relayer les avis d’un collectif de cinéastes opposé à cet accord (ce collectif est composé de Stéphane Brizé, Malik Chibane, Catherine Corsini, Pascale Ferran, Robert Guédiguian, Agnès Jaoui, Cédric Klapisch, Christophe Ruggia, Pierre Salvadori…).

Dans la discussion, certains glissent un lien vers un document en PDF, «La Lettre de l’Association française des directeurs de la photographie cinématographie»: on y lit une série de tribunes et contributions qui, «dans une volonté d'apaisement et pour rétablir le dialogue» donnent «la parole à des citoyens de cinéma soucieux d'engagement et de sincérité».

Contacté par Jean-Michel Frodon, l’AFC nous a accordé le droit de republier ces textes. Nous les remercions. En voici quelques-uns, les autres sont accessibles en PDF.

Choisir son camp

Par Olivier Ducastel et Jacques Martineau, réalisateurs

«Le cinéma français nous semble soudain bien déchiré. Nous ne nous reconnaissons ni dans les querelles entre réalisateurs, ni dans les bagarres à couteaux tirés entre techniciens et réalisateurs. Et nous n'avons guère envie d'envenimer encore le débat.

Malgré tout, dans ce qui ressemble maintenant à une guerre, il faut choisir son camp. En
effet, s'il est vrai que, dans un premier temps, les enjeux de la Convention collective ne nous pas semblé très clairs et que nous avons préféré nous abstenir de prendre position, cette indécision ne nous paraît maintenant plus tenable. 

D'un côté donc, les tenants de la Convention collective, pour la plupart des techniciens, mais aussi des réalisateurs qui, pour certains, ont participé pendant de nombreuses années aux négociations et à la rédaction de cette Convention.

De l'autre, les opposants, majoritairement des réalisateurs et des producteurs. Ce second camp, où se retrouvent bien des gens que nous estimons, devrait nous être le plus naturel car il cherche de bonne foi à défendre le cinéma que nous aimons qui est aussi celui que nous faisons.

Et, à y regarder de plus près, on peut se dire qu'entre les deux camps, une fois mises de côté les invectives, la fracture tient sans doute plus à une différence de tactique politique, qu'à une divergence d'objectif.

Nous pourrions donc nous en tenir à une prudente neutralité. Cependant, devant les événements de ces derniers jours, nous préférons clairement affirmer notre soutien à la Convention collective nationale des productions cinématographiques. C'est notre façon de dire notre sincère attachement aux techniciens sans lesquels certains de nos films ne se seraient pas tournés.

Bien sûr, nous entendons les opposants nous dire que, si cette Convention avait existé à l'époque, nous n'aurions pas pu faire ces films. Nous préférons penser, avec un optimisme revendiqué, que nous les aurions faits dans des conditions moins précaires et que la Convention pourra être à l'avenir une arme efficace pour lutter contre la pression exercée sur les salaires, ceux des techniciens comme les nôtres, et obtenir un financement plus équitablement réparti du cinéma français, en particulier pour les jeunes réalisateurs qui méritent bien qu'on leur offre les moyens de réussir leur premier film.

Sans doute certains parviennent-ils à accepter les conditions de travail dégradées de leurs équipes de tournage sans états d'âme particuliers, pensant que l'art mérite bien quelques sacrifices.

Pour notre part, nous nous souvenons que nous n'avons jamais pris de gaîté de cœur la décision de poursuivre la production d'un film quand il nous a fallu rogner sur les salaires et qu'il nous est arrivé de nous demander sincèrement si nous ne devrions pas jeter l'éponge. Ce sont toujours nos collaborateurs techniciens qui nous ont convaincus du contraire. La Convention n'affectera en rien nos rapports de confiance et d'amitié.»

***

Et maintenant...

Gilles Porte, directeur de la photographie, AFC, réalisateur, SRF, ACID

«Pourquoi, à la dernière cérémonie des César, fallait- il que ce soit Kevin Costner qui rende hommage “à tous les chauffeurs et techniciens qui se lèvent tôt pour assurer le confort des autres” tandis que d’autres ne facilitaient pas la prise de paroles d’ingénieurs du son plus expérimentés à poser des micros? Pourquoi le générique d’un film français était-il absent lors de la projection de la dernière Palme d’or?

Pourquoi, lors d’une assemblée générale récente, certains réalisateurs français ont applaudi l’un des leurs à la fin d’un monologue qui stigmatisait les ouvriers et les techniciens alors qu’un silence eût été plus opportun?

Pourquoi opposer d’une façon manichéenne des gens qui signent des films à d’autres qui y participent sous prétexte que ces derniers souhaitent voir l’existence d’une convention collective émerger au sein de leurs professions?

ET MAINTENANT...

Pas de points d'interrogations à la fin de ces deux mots mais des points de suspension même si beaucoup de questions sur le financement d'un certain cinéma demeurent...

Un cinéma que nous savons «fragile»... Un cinéma que quelques-uns caractérisent «de festivals» ou «d'art et d'essai»... Un cinéma qui ne correspond pas aux diktats d'un marché...

Mais un cinéma que notre gouvernement met en avant lorsqu'il s'agit de défendre la «pluralité et la diversité» afin d'obtenir gain de cause pour exclure l'exception culturelle de négociations commerciales avec les Etats-Unis...

Que les responsables politiques n'oublient pas d'incarner concrètement leurs engagements afin que scénaristes, réalisateurs, producteurs, comédiens, techniciens, distributeurs et tous ceux qui font le cinéma continuent de voir perdurer une exception qui restera toujours à réinventer...

Et que réalisateurs et directeurs de la photographie ne cessent de rechercher ensemble un cadre afin de permettre à d'autres images et d'autres sons de faire naître des émotions...»

***

Lettre à Christophe Ruggia*

Par Eric Guichard, directeur de la photographie, AFC

«Cher Christophe,

J'ai longtemps hésité à t'écrire cette lettre.

Et puis des amis proches, certains techniciens de tes films m'ont posé cette question:

“Comment se passe ta relation avec Christophe depuis son engagement contre la Convention collective?”

Christophe, tu es respecté pour tes engagements forts, celui des travailleurs immigrés, des sans-papiers, de la révolution syrienne, de toutes les révolutions , du statut des intermittents, de ton travail avec Pascal Thomas autour de la défense du cinéma.

Et voilà que tu t'engages comme toi seul sais le faire, à fond contre ce projet d'extension.

Nous nous parlons, nous échangeons mais je sens bien ton côté arc-bouté, celui qui fait la force de tes engagements et de tes films.

Nous divergeons quant à l'analyse des enjeux de cette Convention collective.

Je t'ai dit mon indignation de voir tant de noms signer ce texte “Sauvons le cinéma” où nous apparaissons comme des fossoyeurs et je doute du bien-fondé des propositions du Collectif.

Je ne peux pas être d'accord pour que les réalisateurs fixent quels doivent être nos salaires sur un film. C'est le rôle des partenaires sociaux représentatifs, puis de la production mais surtout le tarif syndical n'est qu'un minimum et peut-être qu’au bout de vingt ans de travail et d'expérience, j’ai droit à un peu mieux.

Je ne peux pas non plus être d'accord avec l'interprétation que vous faites quant à la constitution des équipes avec cette CC. Oui, nous pourrons faire des films à 1, 2, ou 3, à 5, à 10.

Je ne peux pas davantage être d'accord quand on dit que les producteurs de l'API ne sont pas des producteurs.

Qu'un jeune producteur produise 1 seul film par an est à mes yeux aussi indispensable et important que le sont Gaumont ou Pathé.

Je ne suis pas d'accord avec M. Hadas-Lebel qui annonce que son étude montre une augmentation des coûts avec la CC en oubliant dans ses calculs que finalement la somme nécessaire pour que tous les films français soient faits en appliquant le tarif minimum syndical est de 25 M€, entérinant ainsi une énième fois le fait que les salariés resteront une variable d'ajustement.

C'est ta force de conviction qui s'applique par ailleurs à ton travail que j'apprécie le plus, mais cette CC nous divisera-t-elle ? Je sens tant de forces souterraines qui se réjouissent des dissensions entre techniciens et metteurs en scène. Ces forces qui ont toujours cherché à diviser les équipes pour mieux asseoir leur pouvoir sur les réalisateurs, ces forces qui aujourd'hui se taisent et attendent patiemment la dégradation de nos relations.

Je souhaite que nos divergences ne nous fassent pas perdre notre complicité rencontrée derrière une caméra.

Sache que je me battrai toujours à tes côtés pour que le financement des films soit approprié, que l'on oblige les diffuseurs à faire la part belle aux films d'auteurs, que le compte de soutien soit rééquilibré et protège les films de la diversité et que nous nous engagions à l'AFC pour que les films soient vus dans les salles et pas en catimini.

Christophe, j'espère que rien ne viendra barrer la route de notre collaboration car j’ai lutté avec entrain pour cela, pour tes films, tes projets, tes questionnements, tes recherches et aucune CC ne pourra nous empêcher de faire tes films, vos films.

Et, quoi qu'il arrive, sache que mon amitié pour toi est et restera indéfectible pour l'avenir. Ton directeur de la photo, ton ami.»

* Christophe Ruggia, réalisateur, membre de la SRF

***

Fracture

Par Yannick Kergoat, chef monteur

«Il y a quelque chose d’exemplaire dans la manière dont la question de l’application de la Convention collective nous a divisés.

Je crois qu’il faut partir de là. Cette division n’a pas reproduit l’opposition de deux camps dont les intérêts objectivement divergents sont à la fois le sujet et l’objet même de toutes négociations sociales. Cette fracture est passée au milieu de nous. Là où nous étions objectivement proches, potentiellement solidaires.

Cette division, comme beaucoup je crois, je l’ai aussi vécue en moi-même, tiraillé par des amitiés qui tout d’un coup s’affirmaient inconciliables. Pour moi, surmonter cette division consiste à admettre qu’aucun droit social, qui réglemente et protège, ne peut jamais, quel que soit le contexte, être une régression.

Surmonter cette division oblige à comprendre comment des producteurs, pour défendre le cinéma qu’ils aimaient et que nous aimons faire, n’ont pas, eux, d’autres choix, depuis maintenant des années, que de demander des efforts de plus en plus importants aux techniciens qu’ils emploient.

Il faut donc accepter le principe de cette Convention collective, patiemment négociée, et faire porter l’effort de compromis sur la question des clauses dérogatoires et de leurs modalités d’application. C’est la responsabilité de ceux qui ont en charge de pouvoir encore négocier cet aspect du texte.

Surmonter cette division est vital. Car c’est unis, et seulement unis, que nous aurons une chance de gagner la vraie bataille qui s’annonce pour la survie du cinéma tel que nous l’aimons. Une lutte qui va nous obliger, à court terme, à repenser et à reconstruire beaucoup de l’économie de nos métiers en réaffirmant solidairement ce que nous sommes et ce que nous voulons être. Une lutte contre une logique très puissante dont l’une des armes les plus efficaces est de nous diviser.»

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