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La Flûte enchantée et le lobby gay-maçon

Jean-Marc Proust, mis à jour le 08.07.2013 à 12 h 43

Jouer Mozart serait une façon d'affirmer son adhésion au mariage gay et à la théorie du genre... Ben voyons!

La Flûte enchantée, mise en scène de Pierrick Sorin et Luc de Wit à l’Opéra de Lyon © Stofleth

La Flûte enchantée, mise en scène de Pierrick Sorin et Luc de Wit à l’Opéra de Lyon © Stofleth

Myriam Pleynard, «responsable de l'UMP lyonnaise et candidate malheureuse à la primaire pour les prochaines municipales» a déploré la projection sur grand écran d’une représentation de La Flûte enchantée, place des Terreaux à Lyon.

Le maire aurait ainsi pris partie pour la «théorie du genre» et le «mariage gay».

Sortie étonnante, reproduite par Le Lab’:

«Passionnée de musique classique, je ne déteste pas la Flûte Enchantée. Mais ce qui me dérange c'est que "La flûte enchantée" de MOZART est la musique de référence des Francs-Maçons du Grand Orient de France, ceux-là mêmes d'où est sorti le mariage gay ainsi que la plaidoirie pour la théorie du genre. [...]

COLLOMB nous dit donc bien indirectement ce soir, avec le concert de la Flûte Enchantée, sur la Place des Terreaux, aux pieds de la maire centrale: je suis pour le mariage gay et la théorie du genre. DONT ACTE.»

Disons-le, pour cette soi-disant «passionnée de musique classique» (en général, ce genre de description signifie qu’on écoute Vivaldi en passant l’aspirateur), la sortie est pour le moins légère. Il y a fort à parier qu’en écrivant –en 1791– son livret pour Mozart, Emanuel Shikaneder n’avait pas la moindre idée du «genre» et que le «mariage pour tous» était la moindre de ses préoccupations.

Le livret abonde en références maçonniques, c’est un fait. Mais pas un mot sur l’homosexualité ni le genre. Ni sur la sexualité d’ailleurs, ce n’est pas le propos tout simplement. Il s’agit d’un Singspiel: une comédie chantée, un divertissement. La Flûte enchantée peut inspirer de multiples réflexions, mais ce n’est pas une thèse.

Qui plus est, la mise en scène de Pierrick Sorin et Luc de Wit à l’Opéra de Lyon n’a rien, mais rien de provocateur. Elle affiche certes quelques symboles maçonniques, mais c’est d’abord un spectacle visuel, ludique, drôle même, très adapté à l’œuvre et... aux enfants. On songe plus à Méliès qu’au genre, désolé.

J’ai vu plusieurs fois La Flûte enchantée –adaptée avec plus ou moins de bonheur. J’y ai souvent vu des couples hétéros, parfois gays, j’y ai vu des symboles maçonniques, pas toujours, des Papageno drôles, machos, pathétiques... Un Monostatos plus ou moins bien traité parce que, étant noir, l’amour lui est interdit. J’y ai découvert que le conflit entre Sarastro et la Reine de la Nuit n’était pas forcément le Grand-Affrontement-Entre-Le-Bien-Et-Le-Mal. Prosaïquement, il pouvait n’être qu’une scène de ménage (mise en scène de Laura Scozzi à l’Opéra de Bordeaux). Ou un terrible secret de famille. A l’Opéra de Flandres, dans une scène glaçante, Sarastro invite sa fille Pamina à le savonner dans sa baignoire: ce probable inceste inverse les rôles. La Reine de la Nuit n’est plus la méchante qu’on connaît. Et Tamino flinguera Sarastro à la fin.

Si vous allez souvent à l’opéra, Myriam Pleynard, vous aurez donc constaté que les metteurs en scène prennent beaucoup de libertés avec les œuvres. On fait dire ce qu’on veut à la Flûte, comme à tout opéra d’ailleurs: telle est la liberté des créateurs.

Car en Europe aujourd’hui, ne vous déplaise, les metteurs en scène ont pris le pouvoir. Ils ont dépoussiéré l’opéra, en ont fait un lieu de théâtre novateur, dérangeant, vain parfois, en interrogeant les textes. Si vous vous rendez à l’opéra, vous y verrez des femmes humiliées, violées, des banquiers, des truands, des SDF, des ordinateurs omniprésents, des gens, y compris des vieillards, à poil...

Et même des Indignés: tiens, à Lyon, par exemple, pour le Macbeth de Verdi (mise en scène d’Ivo Van Hove). Y êtes-vous allée? Est-ce que Verdi, ce propriétaire terrien conservateur, annonçait Occupy Wall Street? Je vous laisse y réfléchir. Vous en aurez sans doute l’occasion car les Indignés semblent devenir à la mode à l’opéra. Il y a quelques années, on voyait des guerilleros en pagaille, et les croix gammées n’ont jamais manqué.

Vous seriez plus crédible, Myriam Pleynard, à dénoncer Offenbach, ce travailleur immigré, sans doute adepte forcené des flux migratoires. Le metteur en scène Laurent Pelly fait démarrer La Vie parisienne (à Lyon encore) dans un aéroport avec un contrôle au faciès pour trier les arrivants et exclure les immigrés. Que n’avez-vous dénoncé cette odieuse propagande?

Diriez-vous, Myriam Pleynard, que Wagner était un adepte de la théorie du genre? Et, pourtant, la profonde ambiguïté d’un Parsifal devrait vous émouvoir davantage que la bien innocente mise en scène de la Flûte à Lyon. Dans le film d’Hans Jurgen Zyberberg, Parsifal est incarné tour à tour par une jeune fille et un jeune garçon.

Vous devriez vous indigner à chaque représentation de La Walkyrie (des jumeaux couchent ensemble) ou du Crépuscule des dieux (le fils des jumeaux a couché avec sa tante et visiblement ils ont kiffé): votre indignation serait sans doute un peu ridicule mais davantage légitime.

D’autres opéras sont encore plus explicites. Qu’on songe à ceux de Britten! Avez-vous vu Peter Grimes? Ou encore Le Tour d’écrou, d’après la nouvelle d’Hernry James? Il y a de quoi alimenter votre compte Facebook pendant des semaines... Et puis, vous pourriez aussi soulever la question d’une multitude d’œuvres malsaines toujours scandaleusement à l’affiche: on pourrait interdire Médée (l’infanticide, c’est pas bien), Phèdre (la cougar c’est pas bien) et peut-être tous les tableaux où apparaît Zeus (l’adultère, c’est pas bien).

Rembrandt: l’Enlèvement d’Europe (Zeus est un divin bovin, c’est vraiment pas bien)

Mais vous perdriez votre temps. C’est dommage pour vous, Myriam Pleynard, mais rien de tout ça ne va changer. L’opéra est aujourd’hui un reflet de la vie et les metteurs en scène ne se privent pas du plaisir de triturer les œuvres pour leur faire dire que le monde est drôle, triste, violent, vulgaire, sublime, complexe. En un mot multiple.

J’allais dire «pour tous»...

Jean-Marc Proust

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Journaliste
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