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Quand on parle single malt de qualité, on ne pense pas à l’Inde. Mais on devrait.

Christine Lambert, mis à jour le 30.06.2013 à 10 h 44

Une entreprise familiale réussit à proposer un single malt à faire oublier les meilleurs écossais.

Embouteillage de Black Power whisky à Srirampur, à 300km de Bombay en kanvier 2013. REUTERS/Vivek Prakash

Embouteillage de Black Power whisky à Srirampur, à 300km de Bombay en kanvier 2013. REUTERS/Vivek Prakash

Slate ouvre aujourd'hui une nouvelle chronique consacrée au whisky. Christine Lambert, ancienne patronne des pages Magazine et Société de Marianne, après un saut à l'élastique entre les presses sportive et féminine, s'interrogera  sur la part à laisser aux anges dans les (vieux) fûts. Cette Soif du Malt est à consommer sans modération (ce qui n'est pas le cas des single malt, selon les précautions d'usage).

Sur les dix whiskies les plus vendus au monde, sept sont… indiens. Leurs noms ne vous disent rien, mais Officer’s Choice, Bagpiper, McDowell’s n°1, Royal Stag ou encore Imperial – bien que ces deux derniers prospèrent dans le giron de Pernod-Ricard– s’écoulent à des volumes phénoménaux (jusqu’à 145 millions de litres chaque année), et seuls Johnnie Walker, Jack Daniel’s et Ballantine’s surnagent à leur niveau.

En France, personne ne le sait. Pour au moins deux bonnes raisons: ces blends indiens ne satisfont pas aux normes drastiques de mise en vente sur le marché européen (de là à dire qu’ils rendent aveugle…). Et ils sont la plupart du temps dégueulasses médiocres. Autant dire que les vrais amateurs de whisky, en Inde, ne poussent pas au protectionnisme aux cris montebouresques de «Consommez local!».

Pourtant, des alambics plantés au cœur du Karnataka, dans le sud-ouest du pays, crachent des single malts qu’on jurerait écossais pur kilt. Amrut est à l’origine un laboratoire pharmaceutique qui a entrepris à l’aube de l’indépendance de soigner le mal par l’eau-de-vie! Fondée en 1948, la distillerie cultive une orge rustique au pied de l’Himalaya et lui fait traverser le sous-continent jusqu’à Bangalore pour la transformer.

Depuis le début des années 2000, cette entreprise familiale commence à percer sur le marché haut de gamme et international en commercialisant à côté de ses blends une petite huitaine de single malts acclamés qui ont trompé plus d’un connaisseur. La dégustation à l’aveugle du Fusion, couronné 3e meilleur whisky dans la Bible du critique Jim Murray en 2010, fait encore sourire dans les chais d’Amrut: lors de son lancement en terre d’experts, à Glasgow, une armada de nez fins sommés de trouver son origine avaient cité à peu près toutes les régions d’Ecosse – mais tous s’étaient accordé à le trouver divin. Moyennant quoi, seule la tourbe qui fume délicatement ce single malt 100% made in India provenait du speyside.

Cette fois, c’est du bizarre qui vient chatouiller les palais français. «Une tuerie! Un truc de malade! Je ne m’en suis toujours pas remis», s’enthousiasmait Thierry Bénitah, le patron de La Maison du whisky qui le distribue sous nos cieux, lors d’une dégustation organisée dans les jardins de l’ambassade de Grande-Bretagne à Paris. Planquée sous la table à l’abri des pans de nappe, la «tuerie» se laissait savourer au compte-gouttes. Et pour cause: le Greedy Angels (les anges gourmands, avides) s’enorgueillit d’être le plus vieux single malt vieilli dans l’ombre des chais d’Amrut. Un rare et vénérable nectar de… 8 ans. Savoureuse plaisanterie, pensez-vous, à côté des malts écossais dont les jeunots se bousculent en rayons passés 12 ans.

Mais, dans le sud de l’Inde, impossible de pousser la maturation au-delà, sous peine de recueillir le whisky à la petite cuillère. Car, quand le cagnard cogne les toits par 45°, les anges en profitent pour se goinfrer et prélèvent une part à peupler d’ivrognes le paradis! 76% des deux fûts assemblés pour le Greedy Angels se sont évaporés en ces huit années. Une paille.

Pourquoi ne pas déménager les chais vers les fraîches hauteurs du Kerala voisin qu’affectionnaient les élites du Raj? Vous n’y pensez pas, sourit Ashok Chokalingam, le brand ambassador de la marque: «L’Inde se divise en 28 Etats et 7 territoires administratifs, ce qui nous fait 35 lois différentes relatives à la fabrication, la distribution et la commercialisation de l’alcool. Nous ne pouvons même pas vendre nos single malts à Bombay et à New Delhi, alors déplacer les fûts… Oubliez! Et puis, peu importe ce qu’on perd si ce qui subsiste est excellent.» 

L’Amrut, dans la mythologie indienne, désigne l’élixir qui confère l’immortalité. Pas fous, les anges! Et, au fond, si la distillerie les laisse se rincer le gosier, c’est bien parce que les 24% qu’elle arrache à leur soif est comme une promesse d’éternité: 144 bouteilles (dont 6 seulement vendues en France) remplies d’un jus cuivré très fruité et épicé, quelque chose d’un speyside qui semblerait vieilli en accéléré, sont sorties des barriques. Les collectionneurs vont se les arracher.

Christine Lambert

• Greedy Angels d’Amrut Distilleries, 50%, 175 €.

Christine Lambert
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Journaliste
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