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«Les écrivaines ne devraient avoir qu'un enfant»: vraiment?

Marion Degeorges, mis à jour le 14.06.2013 à 14 h 45

JJ's Beautiful Mess free creative commons pinksherbet via FlickrCC License by

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Début juin, l’écrivaine et journaliste Lauren Sandler titrait dans les colonnes de The Atlantic: «The Secret to Being Both a Successful Writer and a Mother: Have Just One Kid», un article sans doute inspiré d’un post sur l’enfant unique qu’elle avait publié la veille sur son blog...

Cela vous offusque? Vous n'êtes pas les seul(e)s.

Plusieurs autres auteures ont pris leurs plumes pour s'insurger. Dans un commentaire laissé en dessous de l’article, Zadie Smith a lancé la première offensive:

«L’idée même que la maternité soit par nature une menace pour la créativité est totalement absurde. La VRAIE menace pour la liberté de chaque femme c’est le problème du temps, qui est le même que vous soyez écrivaine, infirmière ou employée d’usine.»

Sur ce, Jane Smiley, lauréate du Pulitzer qui a élevé cinq enfants, s’est jointe à la conversation:

«La clé n’est pas d’avoir seulement un enfant, c’est de vivre là où le service de garde est excellent et où la société accepte que les pères prennent le temps et la motivation nécessaire pour participer à l’éducation des enfants.»          

Parmi les auteures agacées par Lauren Sandler, toutes ont insisté sur l’importance des structures extérieures à la femme (crèches, assistantes maternelles, garderies, etc.) et sur l’évolution des mentalités. Comme par exemple Aimee Phan, mère de deux enfants, qui a jugé l’article «particulièrement affligeant»:

«Cela insinue qu’une écrivaine n’a besoin que d’un enfant pour expérimenter tout ce que la maternité peut offrir, et qu’avec d'autres enfants, nous risquons de devenir plus mère qu’écrivaines.»

Une fois lancée, l’insurrection des plumes féministes s’est propagée sur Twitter, avec le tweet sarcastique d’Ayelet Waldman, mère de quatre enfants.

Yeah, because I'm SOOOOO unproductive with all my children. http://t.co/3McvSGE1Qf The obvious answer? An equal life partner.

— Ayelet Waldman (@ayeletw) June 8, 2013

«Oui, parce que je suis TELLEMENT improductive avec tous mes enfants. La réponse évidente? Un partenaire qui nous traite comme son égale»

D’ailleurs, on n'a jamais dit qu'avoir beaucoup d’enfants posaient un problème d'inspiration pour les d'écrivains, comme le note Zadie Smith dans son commentaire:

«J’ai deux enfants. Dickens en avait dix, et je pense que Tolstoï aussi. Est-ce que quelqu’un s’est seulement inquiété une fois que ces hommes pouvaient être trop pères pour être des écrivains?».

Lauren Sandler a tenté une réponse sur Twitter, où elle accuse The Atlantic d’avoir collé un faux titre à sa tribune sincère, sur comment elle a trouvé l’inspiration grâce à quatre écrivaines qu'elle admire:

@ayeletw They stuck a bogus headline on a heartfelt essay about how I found inspiration in four female writers. The secret is better policy!

— Lauren Sandler (@laurenosandler) June 8, 2013

Ce qui a moyennement convaincu son audience. Lauren Sandler fonde sa réflexion sur l’enfant unique à partir de l’expérience de ces quatre écrivaines: Susan Sontag, Alice Walker, Margaret Atwood et Joan Didion. Elle avait déjà développé cette théorie en large sur son blog, et elle en a aussi écrit un livreOne and only. Difficile donc, de croire que son postulat a été inventé par l’éditeur web de The Atlantic.

Les exemples choisis par Lauren Sandler sont plutôt âgées et sans doute que l'époque à laquelle elles ont élevé leur enfant est révolue. Lauren Sandler n'aurait-t-elle pas dû se fonder sur les exemples de ses collègues actuelles? 

En tout cas pour la France, nous avons tenté l'enquête. Beaucoup de femmes écrivaines ont revendiqué leur droit à ne pas vouloir enfanter, comme Simone de Beauvoir (qui a fini par adopter une fille), ou son amie Dominique Desanti. Et nombreuses sont celles qui n'en ont eu qu'un seul, comme Françoise Sagan, Nathalie Sarraute, Colette ou Marguerite Duras (elle a eu deux enfants, dont un mort-né).

Côté relève, on note surtout l'engagement de Linda Lê, qui a publié A l’enfant que je n’aurai pas, et le choix de Virginie Despentes. Sinon, les jeunes écrivaines françaises qui réussissent font mentir Lauren Sandler (listes non-exhaustives):

Marion Degeorges
Marion Degeorges (57 articles)
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