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Cannes 2013: le palmarès du Festival confirme sa capacité intacte à surprendre

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 27.05.2013 à 9 h 42

Le jury lors de la cérémonie de clôture du 66e Festival de Cannes. REUTERS/Eric Gaillard.

Le jury lors de la cérémonie de clôture du 66e Festival de Cannes. REUTERS/Eric Gaillard.

CANNES 2013, JOUR 12

Pourquoi bouder son plaisir? Le palmarès de ce 66e Festival de Cannes ressemble de trop près à ce qu’on avait espéré de mieux comme hypothèse envisageable pour faire la fine bouche.

Avec un tel résultat, le Festival confirme une nouvelle fois sa capacité à surprendre (qui aurait parié sur ce film il y a dix jours?) et donc à garder ouverte la promesse d’une reconnaissance de première grandeur à des œuvres non formatées —y compris par les supposés modèles du cinéma d’auteur.

La Palme d’or au film d’Abdellatif Kechiche est d’abord la reconnaissance d’un grand cinéaste pour un grand film. C’est aussi un choix qui refuse les compromissions «raisonnables» au nom d’impératifs de marché qui tendent presque partout à se substituer à toute autre logique. En outre, cette récompense attribuée à un film réalisé par un Arabe et racontant une histoire d’amour entre deux femmes par un jury présidé par un réalisateur consensuel se trouve être aussi une belle répartie (même si involontaire) à la mobilisation, le même jour, de tout ce que la France compte de plus rétrograde.

Mettre en avant la diversité

La soirée avait bien commencé, Steven Spielberg, dans son bref discours avant l’annonce des récompenses, ayant ouvertement pris position en faveur de l’exception culturelle, au moment où celle-ci est menacée par les manœuvres de la Commission européenne, sous pression directe des Etats-Unis. Si le président du jury eut également raison d’invoquer la capacité de la sélection cannoise à mettre en lumière «différentes manière de faire des films», on ne saurait acquiescer à une autre de ses affirmations, selon laquelle la compétition aurait donné le sentiment au jury d’être «emmené tout autour du monde».

Bien au contraire, diverse par les styles représentés, la sélection était anormalement dominée par deux pays qui incarnent une forme de bipolarisation du cinéma, les Etats-Unis (cinq films) et la France (sept films), soit 60% de la totalité de la compétition.

En répartissant les sept récompenses entre deux Américains (Inside Llewyn Davis, Grand Prix, et Nebraska, prix d'interprétation masculine), deux Français (La Vie d’Adèle, Palme d’or et Le Passé, prix d'interprétation féminine), un Chinois (A Touch of Sin, scénario), un Japonais (Tel Père, tel fils, prix du jury) et un Mexicain (Heli, prix de la mise en scène), le jury semble avoir voulu mettre en avant une diversité d’origine que la sélection n’était pas parvenue à illustrer, au risque que le Festival perde une de ses principales fonctions, celle de dessiner une carte aussi ouverte que possible de la planète cinéma.

Jia Zhangke méritait mieux

Pour le reste, en tout regret de films très aimés qu’on aurait voulus voir récompensés (Desplechin, Jarmusch, Gray), le composition du palmarès traduit une grande sagesse, avec toutefois l’erreur de récompenser Jia Zhangke pour le scénario au lieu de la mise en scène, la moindre des reconnaissances qu’il méritait. Le cinéaste chinois, qui sait combien une récompense cannoise pèse, dans son pays, en capacité d’action, en munitions pour négocier avec les censeurs politiques et commerciaux, ne boudait pourtant pas son plaisir lors de la soirée qui a suivi la cérémonie —et la projection du très déplaisant film de clôture Zulu.

Et si on ne partage nullement l’idée d’élire Berénice Bejo meilleure actrice pour son jeu excessif et criard dans Le Passé, la manière dont le jury a choisi d’associer explicitement les deux actrices au réalisateur de La Vie d’Adèle est très juste et très belle. Elle radicalise la suggestion qu’on s’était permis dans la critique: «Il faudrait leur donner à eux trois [Adèle Exarchopoulos, Léa Seydoux et Abdellatif Kechiche], comme une seul personne, le prix d’interprétation féminine». C’est à eux trois qu’est décernée la Palme, et il était fortement question sur la plage où l’équipe célébrait sa victoire que trois statuettes soient effectivement offertes.

J.-M.F.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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