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Cannes 2013: avec «La Vie d'Adèle», le monde avance

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 26.05.2013 à 21 h 37

En palmant le film d'Abdellatif Kechiche, le jury présidé par Steven Spielberg n'a pas distingué «un film sur l'homosexualité», mais une magnifique histoire d'amour entre deux femmes, superbement filmée et interprétée. La récompense d'un cinéma qui fait exploser les vieux carcans et les clichés réactionnaires.

Abdellatif Kechiche avec Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, recevant la Palme d'Or à Cannes, le 26 mai 2013. REUTERS/Eric Gaillard

Abdellatif Kechiche avec Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, recevant la Palme d'Or à Cannes, le 26 mai 2013. REUTERS/Eric Gaillard

CANNES, JOUR 12

Ce dimanche 26 mai, des dizaines et des dizaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues de Paris contre la loi autorisant le mariage des couples de même sexe. Elles ont défilé pour refuser l'égalité de droits entre des citoyens.

Pendant ce temps-là, à Cannes, le jury de la 66e édition du Festival, présidé par le réalisateur américain Steven Spielberg, palmait La Vie d'Adèle, d'Abdellatif Kechiche. Il l'a primé pour la réalisation, pour la mise en scène, pour la performance exceptionnelle des actrices (associées, fait exceptionnel, à l'annonce de la Palme).

Et non pas pour le thème, qui n'a pas été mentionné lors de la récompense. Le jury a même refusé de se concentrer là-dessus, Steven Spielberg y voyant «une très belle histoire, un amour magnifique auquel tout le monde peut s'identifier, peu importe la sexualit黫Peu importe que ce soit un film gay ou pas» a ajouté Cristian Mungiu, réalisateur d'Au-delà des collines et membre du jury.

Un discours qui fait écho à celui d'Abdellatif Kechiche, qui a expliqué avoir voulu raconter une histoire d'amour qui se déroule entre deux femmes. «Je n'ai pas eu envie de faire un film militant ou avec un discours sur un thème précis, ici en l'occurrence l'homosexualité», a expliqué le réalisateur dans plusieurs interviews. Il a voulu «raconter l'histoire d'un couple, du couple»:

«La problématique de l'homosexualité, je ne voyais pas pour quelles raisons je l'aborderais spécialement, car la meilleure façon, si je devais avoir un discours sur ce sujet, ce serait de ne pas en avoir, de filmer cela comme n'importe quelle histoire d'amour.»

C'est l'une des grandes réussites de ce film, quant au message qu'il porte. Il normalise l'homosexualité. Ce n'est pas un film sur l'homophobie. Ce n'est pas un film sur la différence. C'est un film d'amour. 

Et les défenseurs du mariage pour tous s'en sont félicités, à l'image de plusieurs dirigeants du PS:

Palme d'Or/Vie d'Adèle: l'amour plus fort que tout,magnifique symbole aujourd'hui! Félicitations à A.Kechiche qui honore le cinéma français!

— Harlem Désir (@harlemdesir) May 26, 2013

Récompense d'un film Franco-Tunisien d'amour lesbien.Vive le cinéma pour tous,qui sait parler de la vraie vie, loin des intolérances du jour

— David Assouline (@dassouline) May 26, 2013

Ces derniers mois, des milliers de personnes ont fait douter de cette normalisation possible, rejetant en permanence l'homosexualité comme une altérité, comme l'incarnation de la différence. Cette édition du Festival de Cannes montre que le monde avance, malgré tout.

Contradictions

Elle a affiché, paradoxalement, les deux tendances à l'oeuvre dans le monde contemporain. Celle qui, désespérément, s'accroche à des clichés réactionnaires. Celle qui montre l'homosexualité avec une pointe de ridicule, comme dans Ma Vie avec Liberace, de Soderbergh.

Celle qui, au sujet des relations hommes-femmes, fait dire à François Ozon qu'«il y a une forme de passivité que les femmes recherchent» et que «c'est un fantasme de beaucoup de femmes de se prostituer». Ou à Roman Polanski que «cette tendance à vouloir mettre les hommes et les femmes à égalité est purement idiote». Ou à Jerry Lewis: «J’ai du mal à imaginer une femme capturer l’essence de la comédie grand public. Ça me dérange. Je ne peux pas m’asseoir et regarder une femme se rabaisser pour satisfaire la populace. Vraiment pas»

Cette tendance-là a été éminemment représentée cette année à Cannes: une tendance qui voudrait préserver une société patriarcale, menée par des hommes hétérosexuels.

Mais il y a aussi cet autre monde qui point. Un monde où les carcans explosent.

Dans la sélection Un Certain Regard, c'est le film d'Alain Guiraudie, très apprécié de l'ensemble de la critique, qui le montrait. Avec L'Inconnu du lac, le réalisateur a mis en scène un huis-clos sur une plage nudiste gay au bord d'un lac. Une histoire d'amour décapante.

Et puis, le film d'Abdellatif Kechiche donc. Le réalisateur a dédié dimanche soir sa récompense «à cette belle jeunesse de France, que j'ai rencontrée durant ce film et qui m'a beaucoup appris sur l'esprit de liberté et du vivre ensemble. Et à une autre jeunesse, pour le révolution tunisienne. Et pour leur aspiration à vivre librement, s'exprimer librement et aimer librement.»

Et c'est lui, et sa vision du monde, qui l'ont emporté. 

C.P.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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