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Cannes 2013, Jour 12, suite: L'autre Cannes

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 26.05.2013 à 20 h 34

«Les Salauds», de Claire Denis (Wild Bunch)

«Les Salauds», de Claire Denis (Wild Bunch)

Le Festival de Cannes ne se limite évidemment pas aux 20 titres en compétition. Pour ne parler que des nouveaux longs métrages films programmés (c’est-à-dire en laissant de côté les courts, Cannes Classics, les reprises du Cinéma de la Plage et les innombrables titres présents au Marché à l’initiative de leurs producteurs et de leurs vendeurs), cinq autres sections participent de l’offre cannoise, de ce que désigne la formule «Festival de Cannes».

Parmi les 84 longs métrages de ces diverses sections (Hors compétition, Un certain regard, Quinzaine des réalisateurs, ACID), on a déjà eu l’occasion de mentionner quelques uns, pour le regretter (Gatsby) ou s’en réjouir (Le Dernier des injustes, All Is Lost, Les Salauds, Les manuscrits ne brûlent pas). Faute d’avoir pu suivre ces différentes programmations aussi assidument que la compétition, on se gardera de porter un jugement d’ensemble sur aucune de ces sélections. Cela ne saurait empêcher de signaler quelques unes des œuvres importantes rencontrées ici et là.

Un certain regard

Outre les titres déjà mentionnés signés Claire Denis et Mohammad Rasoulof, et une rumeur enthousiaste à propos de Norte, la fin de l’histoire du Philippin Lav Diaz, attendu de pied ferme à la première occasion, Un certain regard aura été mémorable grâce à au moins à deux films, L’Inconnu du lac d’Alain Guiraudie et L’Image manquante de Rithy Panh. Un huis clos en pleine nature, un film ultra-sombre en plein soleil, un film d’horreur sentimental, un film de désir sous le sceau de la mort, L’Inconnu du lac confirme, dans un registre tout à fait nouveau pour lui, le grand cinéaste qu’est l’auteur de Pas de repos pour les braves et Le Roi de l’évasion. Nouveau volet de l’obstinée construction d’une mémoire cinématographique du génocide cambodgien, le film de Rithy Panh met en place des méthodes inédites, qui combinent fabrication de figurines représentant les disparus, utilisation nouvelle des archives et de la langue littéraire pour faire pièce à la volonté d’annihilation des Khmers rouges, pour que l’émotion et l’intelligence travaillent de concert.

La Quinzaine des réalisateurs

Rien de très excitant parmi les films vus à la Quinzaine, où c’est la transposition par Guillaume Gallienne de son spectacle Les Garçons et Guillaume à table ! qui aura suscité le plus de commentaires élogieux sur la Croisette. A la Semaine de la critique, faute d’avoir vu Salvo, polar des Italiens Fabio Grassadonia et Antonio Piazza largement plébiscité, on retiendra au moins… un tiers du film de clôture. Celui-ci était composé de trois courts métrages en 3D réalisés pour la ville portugaise de Guimaraes, qui fut l’an dernier Capitale européenne de la culture. A côtés de deux propositions embarrassantes de Peter Greenaway et Edgar Pêra, Jean-Luc Godard offre avec 3Désastres un nouveau chant de son requiem paradoxal au cinéma, dont chaque seconde d’extrême beauté témoigne au contraire de l’infinie vitalité, dès lors qu’un artiste inspiré, fut-ce par la plus sombre mélancolie, lui donne vie.

L'ACID

La plus jeune des sections parallèles cannoises, l’ACID, aura confirmé à nouveau cette année sa capacité à dégotter des réalisations singulières et réjouissantes. Il importe de citer au moins l’étonnant film allemand L’Etrange Petit Chat de Ramon Zürcher, invention d’un burlesque domestique où l’absurde et le comique, l’inquiétant et le délicat circulent sans cesse dans le cadre, et saturent le hors champ de cet appartement où se pressent les membres d’une famille. Il convient également de saluer C’est eux les chiens…, film du Marocain Hisham Lasri qui, aux côtés d’un rescapé des rafles de 1981, hante le Casablanca d’aujourd’hui imprégné de misère et agité des vents du printemps arabes, entre tragédie politique contemporaine et comédie loufoque.

C’est aussi à l’ACID qu’on aura vu le meilleur représentant d’une jeune génération du cinéma français dont on peut par ailleurs redouter qu’elle ait été survendue avant le festival. Si nombre de titres n’ont pas tenu les promesses, il n’en va pas de même de l’extrêmement vivant 2 automnes 3 hivers de Sébastien Betbeder. Une pincée de grâce, une bonne dose de folie, une réelle finesse dans la manière d’organiser le récit de cette chronique d’une poignées de trentenaires aura offert, entre autres, une des rares occasions de rire de bon cœur du festival. Et plus encore.

Jean-Michel Frodon

 

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Critique de cinéma
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