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Liberace, un rôle au-dessus d'une vie tordue pour Michael Douglas

Michael Atlan, mis à jour le 17.09.2013 à 13 h 44

A 70 ans, encensé pour son rôle dans «Ma vie avec Liberace» et enfin débarrassé de ses démons, Michael Douglas est désormais l'acteur qu'il a toujours voulu être.

Michael Douglas en 2009/ REUTERS/Albert Gea

Michael Douglas en 2009/ REUTERS/Albert Gea

En août 2010, Michael Douglas, alors en pleine promo de Wall Street : l’argent ne dort jamais, annonce pour la première fois dans un talk show qu’il est atteint d’un cancer de la gorge. Le ton est léger mais l’acteur/producteur est en phase 4 et il n’y a pas de phase 5. A ce stade, il est obligé d’en passer par huit semaines de chimiothérapie et de radiation, un traitement lourd et douloureux.

Ses rares apparitions publiques sont des crève-cœur. Il n’est jamais aisé de voir ses idoles de jeunesse, les acteurs que l’on a admirés et chéris pour leur vigueur et leur passion se détériorer sous l’effet d’une maladie qui pourrait avoir raison d’eux à très court terme. Mais c’était sans doute oublier une chose: Michael Douglas est un combattant, un homme qui n’a pas attendu d’être devant une caméra pour devenir un héros, un acteur et un producteur qui ne doit son succès qu’à la seule grâce de sa persévérance.

Un constat étonnant pour parler du fils de Kirk «Spartacus» Douglas, une des plus grandes légendes qu’Hollywood ait jamais connue, l’homme qui a tourné avec Stanley Kubrick, Vincette Minelli, Elia Kazan ou Jim Sturges et joué dans plus de 80 films en 62 ans de carrière au cinéma. Etre un «fils de» peut faciliter la vie. C’est vrai. Et pourtant.

A la fin des années 60, à l’Université de Californie à Santa Barbara (UCSB), pour le jeune Douglas, le choix de l’art dramatique comme matière principale est un choix dicté par l’apparente facilité du métier et sûrement un peu par le goût de la provocation, son père ne souhaitant pas qu’il marche sur ses pas. Mais il persévère malgré des débuts sur scène, de ses propres dires, catastrophiques. Selon son ami Danny De Vito, avec qui il partageait un appartement de l’Upper West Side, il était rongé par l’ombre paternelle et la peur de mal faire. Dans l’émission Ciné Regards, diffusée en 1979, il raconte ainsi vomir ses tripes avant chaque représentation:

«Jouer, pour moi, était un calvaire. Au théâtre, j’avais une corbeille à papiers en coulisses. J’allais m’y libérer et ce n’était qu’après que je pouvais jouer. C’était en fait un défi que je me lançais. (...) Je n’ai pas de plaisir à jouer. C’est un défi.»

S’en suivent quelques années à jouer des rôles alimentaires dans des séries télé ou des productions indépendantes, avant d’obtenir le rôle principal de la série Les Rues de San Francisco en 1972 qui fait de lui un visage familier auprès du grand public. Un parcours somme-toute assez classique, très similaire à celui d’autres stars passées et présentes qui n’avaient pas son pédigree. D’ailleurs, le jeune acteur ne s’est jamais fait d’illusions, comme il le raconte au New York Magazine :

«Etre de la seconde génération à Hollywood est compliqué: le succès semble logique et, pourtant, il est rarement au rendez-vous. Peu d’entre nous avons réussi, comme Jane Fonda par exemple. Au moins, il n’y a pas d’illusions, ce qui est un avantage et un inconvénient. J’ai toujours su que c’était un business. Il peut être merveilleux mais c’est un business.»

Et le business n’a que peu faire d’un jeune acteur de série télé. Fils de Kirk Douglas ou non. Etre «fils de» permet de se jeter à l’eau en douceur mais n’apprend pas à nager à contre-courant. Et les débuts de Michael Douglas dans ce business en sont un exemple concret. Pendant près de dix ans, Kirk Douglas a tenté en vain d’adapter au cinéma le roman de Ken Kelsey Vol au-dessus d’un nid de coucou, après l’avoir joué à Broadway en 1963. Alors qu’il est sur le point de revendre les droits, Michael lui propose d’essayer à son tour. Comment un jeune acteur de série télé de 25 ans pourrait arriver à faire ce qu’une star chevronnée du box-office n’a jamais réussi? Avec de la persévérance et la rage de vaincre.

Cinq ans, c’est ainsi le temps qu’il a fallu à Michael Douglas pour mettre sur pied l’adaptation cinématographique de Vol d’un nid de coucou. Tourné en indépendant sans l’aide des studios, à l’époque, le risque était démentiel mais s’est avéré payant. En 1975, le film devient le troisième plus gros succès de l’année au box-office américain (110 millions de dollars de recettes) et remporte les cinq Oscars majeurs (film, réalisateur, acteur, actrice, scénario), une performance uniquement réalisée par New York - Miami de Frank Capra en 1934 (et, 15 ans plus tard, Le Silence des Agneaux).

C’est donc en tant que producteur qu’Hollywood le remarque. «The Hottest Producer in Town» aurait pu titrer Variety. A deux reprises, on lui propose même de diriger des studios - Warner Bros. et Disney. Mais c’est acteur qu’il veut faire. «Je voulais jouer», répète-t-il au New York Magazine. Problème: Hollywood n’en a rien à faire de lui comme acteur. Il fait donc ce que tant d’autres feront après lui, de Will Smith à Tom Cruise en passant par Mark Wahlberg ou George Clooney: il se produit des films pour lui-même.

Caméraman mutin dans Le Syndrome Chinois ou aventurier débonnaire dans A La Poursuite du Diamant Vert et Les diamants du Nil, Michael Douglas commence à être pris au sérieux comme acteur seulement au milieu des années 80. Soit une décennie de travail pour se voir enfin proposer les deux rôles qui changeront tout, qui mettront de côté le producteur et commenceront à faire oublier «le fils de Kirk Douglas».

D’un côté, Liaison Fatale, plus gros succès commercial de l’année 87 dans le monde. De l’autre, Wall Street, qui lui vaut l’Oscar du meilleur acteur. Box-Office + Récompenses: l’équation hollywoodienne pour accéder au firmament.

Lui qui avait jusque là capitalisé sur son charme mutin et débonnaire se révèle finalement dans un registre bien plus complexe: l’ambiguité. Une marque de fabrique qui fera sa légende. L’ambiguïté du mari infidèle dans le film d’Adrian Lyne. L’ambiguïté de Gordon Gekko, courtier en bourse conçu comme l’archétype du mal par Oliver Stone mais transformé en «anti-héros» par le charme incisif de Douglas qui raconte à Vanity Fair en 2010 être abordé en permanence par des financiers lui disant qu’il est la raison principale de leur «vocation». Dans un bonus du DVD de Wall Street, Seth Tobias, manager d’un hedge-fund, déclarait:

«Je me souviens quand j’ai vu le film en 1987. Je me disais : voilà ce que je veux faire. Je veux débuter comme Bud Fox et finir comme Gordon Gekko.» (NDLR : Gordon Gekko finit en prison à la fin du film. Seth Tobias, lui, a été retrouvé mort dans sa piscine avec un mélange de cocaïne, d’alcool et de Zolpidem dans le sang.)

Michael Douglas fait cet effet. Qu’il soit un flic badass dans Black Rain, un chômeur qui pète les plombs dans Chute Libre, un détective face à ses pulsions dans Basic Instinct, un businessman manipulé dans The Game ou un mari trompé dans Meurtre Parfait, il devient dans les années 90 un autre type de héros. Ce héros que l’on adore détester... ou que l’on déteste adorer. Il ne joue pas ces héros moralement exemplaires et au-dessus de tout soupçon. Michael Douglas n’est pas l’héritier de John Wayne. Il aurait plutôt quelque chose de Brando. Cette façon de se faire aimer et de charmer malgré la réalité crue, violente et moralement douteuse de ses personnages.

A cette époque, les adolescents n’avaient pas forcément de posters de Michael Douglas dans leur chambre comme ils pouvaient en avoir de Tom Cruise ou de Mel Gibson: ce n’est pas à ce genre de héros que l’on s’identifie quand on a 14 ans. A la fin des années 90, pourtant, cela ne l’empêchait pas de demander 15 à 20 millions de dollars par film — le salaire des stars qui comptent. Car Michael Douglas est devenu un héros pour les autres, ceux ayant grandi, ceux qui ont appris les difficultés de la vie. Eux se sont identifiés à lui et à ses personnages ordinaires au bord de la crise de nerf, qu’ils soient harcelés par leur patron (Harcèlement), obsédés par leurs pulsions (Basic Instinct) ou carrément excédés par la société qui les entoure (Chute Libre).

Michael Douglas devient un phénomène de société à lui tout seul. Après les cols blancs de Wall Street, il devient l’icône du mâle persécuté, la soit-disante victime d’un féminisme qui aurait dérapé. Entre Liaison Fatale, La Guerre des Roses, Basic Instinct et Harcèlement, il est soumis aux dictat de belles femmes qui auraient pris le pouvoir. La féministe Susan Faludi, dans son best-seller Backlash: la guerre froide contre les femmes, en fait même carrément son ennemi numéro un, citant une interview donnée au journal australien The Courier-Mail à l’époque de la sortie de Liaison Fatale en 1987:

«Je suis fatigué des féministes. Elles me rendent malades. Elles se sont enterrées dans leur propre tombe. Tout homme serait un idiot de ne pas être d’accord avec l’égalité des droits et des salaires mais certaines femmes, aujourd’hui, en jonglant avec leur carrière, leur mari, leurs enfants, leur maternité, font trop de choses à la fois et sont malheureuses. Il est temps qu’elles se regardent en face et arrêtent d’attaquer les hommes. Aujourd’hui, les hommes traversent une terrible crise à cause des demandes déraisonnables des femmes.»

Cette image réactionnaire semble loin du Michael Douglas, fervent démocrate, incessant combattant pour le contrôle des armes à feu, ambassadeur de la paix aux Nations Unies et supporteur actif de la campagne pour empêcher la lapidation Sakineh Mohammadi Ashtiani, jeune Iranienne accusée d’adultère. Mais elle fait écho au Michael Douglas d’une certaine époque, à cet homme à la vie de famille chaotique, abonné aux unes de la presse people.

C’est en effet à cette époque, à la fin des années 80, qu’il se plonge dans l’alcool pour, d’après un article de Vanity Fair de 2010, oublier les reproches de son épouse (Diandra, épousée en 1977 alors qu’elle n’avait que 19 ans) sur son infidélité et la mauvaise éducation qu’il offre à leur fils Cameron. Que sa vie privée ait déraillé sur ses rôles, une possibilité.

Pourtant, il y a des choses que seuls les héros de cinéma arrivent à réparer. C’était le cas du juge Wakefield qu’il interprète dans Traffic, sauvant sa fille d’une addiction à l’héroïne. Ce ne sera pas le cas pour son propre fils. Désintoxiqué de son alcoolisme en 1992, Michael Douglas n’a ainsi jamais réussi à réparer les dommages causés à sa famille (les procédures de son divorce avec Diandra ont duré cinq ans pour lui coûter finalement 45 millions de dollars) et en particulier à son fils Cameron, lui aussi héroïnomane et récemment condamné à dix ans de prison, comme il le raconte au New York Magazine :

«Depuis qu’il a 13 ans (NDLR : au sommet de l’alcoolisme de Douglas), Cameron est un consommateur chronique de drogues. Il a été viré de l’école pour avoir dealer de l’herbe quand il avait 13 ans. C’est à ce moment là que j’ai compris son problème. C’est un gosse merveilleux et talentueux que j’adore à en mourir mais quand l’héroïne est devenue sa drogue de prédilection ces huit dernières années, la situation est devenue difficile. Il se shootait jusqu’à sept fois par jour. Je savais ce qu’il se passait. Cameron avait une petite allocation qui lui permettait de vivre mais ça ne payait pas sept shoots par jour, soit presque 5000 dollars par semaine. Il s’est alors mis à dealer du crystal-méth, qui est probablement la drogue la plus dégueulasse qui soit.»

La vie de Michael Douglas est un roman fait de réussites exceptionnelles, de tragédies et de combats souvent gagnés, parfois perdus. Mais ses démons semblent enfin derrière lui. Il ressemble aujourd’hui à un nouvel homme. Il a vaincu la maladie comme il avait vaincu sa condition de «fils de», son statut d’acteur de série télé et son alcoolisme. Et Hollywood aime ce genre d’histoires. Alors, celui qui aura 70 ans l’année prochaine, peut désormais entamer une nouvelle étape dans sa carrière. Oublié du palmarès du festival de Cannes malgré son extraordinaire métamorphose dans Ma Vie Avec Liberace, il semble désormais prêt à tout jouer, à endosser tous les costumes et s’affranchir des postures viriles qui ont fait sa gloire et sa fortune.

Son nouveau défi pour 2014: incarner Ronald Reagan devant la caméra de Mike Newell dans Reykjavik, la dramatisation du sommet qui aboutit en 1987 au traité historique pour le démantèlement des armes nucléaires par les Etats-Unis et l’Union soviétique.

Les vrais héros de cinéma ont définitivement la peau dure.

Michael Atlan

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