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Cannes 2013, Jour 11: «Les Manuscrits ne brûlent pas», l'attaque la plus frontale contre la dictature iranienne

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 26.05.2013 à 11 h 28

Les films présentés à Cannes lors des derniers jours souffrent d'une certaine marginalisation. C'est souvent injuste et c'est le cas pour «Les Manuscrits ne brûlent pas» de l'Iranien Mohammad Rasoulof et «Only Lovers Left Alive» de l'Américain Jim Jarmusch.

Image du film Les Manuscrits ne Brûlent pas de Mohammad Rasoulof

Image du film Les Manuscrits ne Brûlent pas de Mohammad Rasoulof

Qui n’est pas présent à Cannes perçoit mal combien le festival vit sur un rythme différent de son organisation officielle. A partir du jeudi, une grande partie de l’intensité des échanges – cinéphiles, commerciaux, de fascination ou de détestation – s’effiloche, le marché du film (qui fournit une bonne moitié des festivaliers) range ses stands, la fatigue se fait sentir, beaucoup rentrent chez eux, ne serait-ce que par mesure d’économie. Une atmosphère de fin de partie d’installe petit à petit, malgré l’échéance du palmarès le dimanche soir, moment que ne vivra pas sur place la majorité de ceux qui ont participé à la manifestation.

Du coup, les films découverts durant les tous derniers jours souffrent d’une sorte de marginalisation, tout à fait injuste. Deux titres remarquables sont pourtant apparus le vendredi 24 et le samedi 25, et qui méritent d’attirer autant d’attention que bien des productions montées en épingle les jours précédents. Ces deux films, Les Manuscrits ne brûlent pas de l’Iranien Mohammad Rasoulof (à Un certain regard) et Only Lovers Left Alive de l’Américain Jim Jarmusch (en Compétition) ont en outre la vertu d’être aussi différents que possible, au point de dessiner deux possibles horizons de ce qu’on est en droit d’espérer du cinéma.

Réquisitoire impuissant contre la dictature islamiste iranienne

Les Manuscrits ne brûlent pas est sans aucun doute l’attaque la plus frontale, et la plus précise portée par un film contre la dictature iranienne. Rasoulof, à qui on devait déjà le très beau et sinistre Au revoir en 2011, décrit cette fois sans détour l’usage systématique de meurtres, de tortures, d’intimidation et de censure par le régime contre ses opposants, pratiques anciennes (qui avaient succédé aux mêmes par les sbires du Shah) mais qui ont pris une ampleur démesurées à la suite du  mouvement vert» de 2009. Le quatrième film du cinéaste iranien, qui signe assurément son impossibilité à retourner dans son pays, est d’une implacable et envoutante violence, sans jamais céder à aucune complaisance.

Il est, aussi, un terrible constat d’impuissance de la partie de l’opposition mise en scène, des écrivains, des artistes et des intellectuels vieillissants, incapables de prendre la mesure de la brutalité et de l’absence de scrupule de la police politique et de ceux qui lui donne des ordres. Hormis une brève mention au cours d’un dialogue, le film ignore totalement les formes plus modernes de résistance, portées par la génération qui pratique les réseaux sociaux sur Internet – tout comme il ignore l’existence pourtant importante d’une opposition populaire au régime. Rasoulof préfère rejouer la dramaturgie des Samizdat de l’intelligentsia russe contre la dictature soviétique, comme si d’autres modes de lutte, et de répression, n’avaient pas été inventé depuis. Malgré cette limite, Les Manuscrits ne brûlent pas demeure un film d’une grande force, et d’une urgence indéniable.

Une rêverie inquiète

Y a-t-il une «urgence» pour le film de Jim Jarmusch? Pas vraiment, sauf à réclamer d’urgence – et pourquoi pas? – le pur bonheur de cinéma, un moment de d’élégance, de grande drôlerie et de douce émotion, un instant de grâce. A cette histoire de vampires contemporains entre Tanger et Detroit, on trouvera si on veut le sens d’une rêverie inquiète sur le sort des artistes, des marginaux, des poètes de l’existence. Mais cela importera moins finalement que d’expérimenter ce bonheur sensuel et léger, toujours ouvert vers un ailleurs, que construit par nappes successives, ce film infiniment musical – et pas seulement parce qu’aux côtés de Tom Hiddelston et Tilda Swinton, d’une sépulcrale beauté, les morceaux musicaux traversent eux aussi les époques et les continents. Ils sont de véritables personnages, jusqu’à l’incarnation magique que donne Yasmine Hamdan de l’ultime morceau. Ceux qui sont restés à Cannes ont bien fait.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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