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Pourquoi tant de sévérité vis-à-vis du cinéma français?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 24.05.2013 à 12 h 42

Vincent Maraval, Léa Seydoux, Abdellatif Kechiche, Adèle Exarchopoulos et Brahim Chioua pour La Vie d'Adèle, le 23 mai à Cannes. REUTERS/Regis Duvignau

Vincent Maraval, Léa Seydoux, Abdellatif Kechiche, Adèle Exarchopoulos et Brahim Chioua pour La Vie d'Adèle, le 23 mai à Cannes. REUTERS/Regis Duvignau

Le Monde s'interroge: «Le cinéma français rayonne-t-il dans le monde?» Et donne pour cela la parole à quatre personnes, dont Jordan Mintzer, journaliste américain, correspondant du Hollywood Reporter à Paris, et l'écrivain français Stéphane Zagdanski. Et tous deux font preuve d'une sévérité sidérante.

«Comment le cinéma français est passé de Jules et Jim à Boule et Bill» est titrée la tribune de Jordan Mintzer. Qui constate «une certaine tendance du cinéma commercial français, plombé par des scénarios génériques, des personnages caricaturaux, une mise en scène scolaire et un déni de tout réalisme», concluant: «En bref, Jules et Jim a engendré Boule et Bill.»

Film commercial

Mais Jules et Jim n'a jamais été un film vraiment commercial. Il n'est jamais entré dans la même catégorie que Les Seigneurs ou La Tête en friche, cités à titre d'exemple par Jordan Mintzer. Truffaut n'a jamais été sur le même plan qu'Olivier Dahan ou Jean Becker.

Et si le film a été le plus gros carton de la Nouvelle Vague, et a trouvé un public mondial, il a fait, à sa sortie en salles en 1962, un peu plus de 1,5 million d'entrées dans l'Hexagone. Soit moins, sur un marché du cinéma qui était pourtant plus florissant à l'époque, que De Rouille et d'Os de Jacques Audiard, lui aussi du cinéma exigeant (plus de 1,8 million d'entrées).

Et le monde entier le regarde, ce cinéma français qui serait tombé si bas. 2012 a été une année record à l'export: 140 millions d’entrées (+88%) et des recettes de 875 millions d’euros.

Jordan Mintzer ajoute que «malgré la pléthore de navets produits à Hollywood, le cinéma américain s'est toujours donné pour mission de présenter au grand public des oeuvres de qualité». L'enfer est pavé de bonnes intentions –elles ont mené par exemple à des productions on ne peut plus commerciales, au casting long comme le bras et dont personne n'avait pensé à écrire le scénario. Exemple: Happy New Year ou Valentine's Day. Quant aux remakes et suites innombrables (quatrièmes, voire cinquièmes volets de franchises déjà éprouvées), on a du mal à voir l'exigence de qualité...

Argent sale

Mais plus violente encore, sans doute, est la charge de Stéphane Zagdanski, pour qui le cinéma français ne sait pas explorer ses propres entrailles, qu'il ne sait pas parler d'argent:

«Le cinéma français est un cinéma d'assistés, une industrie sous perfusion gouvernementale. Impossible de filmer librement et objectivement l'argent tout en lui étant si redevable. Autant vouloir que l'arroseur arrosé inspecte son tuyau sans se mouiller.»

Mais est-il si important de parler sans cesse d'argent, du moment que le cinéma est vivant, et qu'il parle?

Et surtout, il en trouve de l'argent, pour lui-même, et pour les autres. Il a été assez répété à Cannes notamment, à quel point le cinéma mondial bénéficie du système français. Du Danois Nicolas Winding Refn à l'Iranien Asghar Farhadi, en passant par d'immenses stars américaines comme les frères Coen... Le cinéma français ne sait pas parler d'argent? Mais il le dépense à bon escient, pour les autres et pour lui-même.

La faille

Le cinéma français a en effet des problèmes. Et des problèmes d'argent. Comme l'affirmait encore récemment la réalisatrice Pascale Ferrand, «il y a de plus en plus de films très chers et de films très pauvres, et de moins en moins de films "au milieu" (entre 3 et 10 millions d'euros de budget)».

Vincent Maraval a soulevé le problème des salaires des acteurs. La nouvelle convention collective des métiers du cinéma a posé de nombreux problèmes. Frédéric Goldsmith, délégué général de l’Association des producteurs de cinéma soulignait mi-mai qu'«on peut légitimement s’interroger sur l’avenir» du cinéma français.

Mais «le système de financement français finit toujours par être cité (avec envie)», rappelle Paolo Mereghetti, critique du Corriere della Sera dans le même ensemble de tribunes du Monde. A l'heure où l'Union européenne hésite à brader l'exception culturelle, il est surtout important de noter que le cinéma français est en bien meilleur état que la plupart des cinéma du monde. Et qu'il produit des chefs d'oeuvres.

C.P.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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