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Cannes 2013, jour 10: «The Immigrant» de James Gray, le meilleur rôle de Marion Cotillard

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.11.2016 à 15 h 34

Trop souvent bien meilleure que les rôles qu’elle a interprétés, l'actrice française mélange dureté, fragilité, obstination, séduction et incertitude dans ce beau mélodrame.

Marion Cotillard dans «The Immigrant» de James Gray (Anne Joyce).

Marion Cotillard dans «The Immigrant» de James Gray (Anne Joyce).

CANNES, JOUR 10

Pour avoir ici même souligné la difficulté d’allier film de genre et ambition stylistique, il convient d’autant plus de saluer ceux qui se confrontent avec succès à ce défi. C’est le cas du beau film d’aventure All Is Lost, de l’Américain J.C. Chandor (hors compétition), dont le pari formel consiste à raconter une histoire avec un unique personnage totalement isolé, soit Robert Redford en navigateur solitaire dont le voilier est éventré par un container flottant à 1.700 miles des côtes de Sumatra. Nonobstant une regrettable muzak, le voyage à bord, et surtout le travail obstiné et méticuleux pour sauver sa peau de ce personnage sans nom est d’une intensité et d’une émotion dignes d’éloge.

Soit l’exact contraire du racoleur et détestable road movie Nebraska d’Alexander Payne (Compétition officielle), nouvel hymne familialiste doublé d’une nostalgie rance (oh le vilain noir et blanc), d’un scénario en fonte et d’un solide mépris pour les pauvres. Il y a comme une insulte particulière à avoir donné à ce truc le titre d’une grande œuvre du 20e siècle, le disque de Bruce Springsteen si profondément habité d’amour et d’attention pour les laissés-pour-compte de l’Amérique profonde.

Fantomatique et fuyant

Américain toujours, film de genre toujours, mais d’une toute autre qualité, voici le cinquième long métrage de James Gray, The Immigrant (Compétition officielle). Le genre ici mobilisé est le mélodrame. Soit l’histoire de deux sœurs polonaises arrivant à Ellis Island, candidates à l’immigration aux Etats-Unis au début des années 20. Elles sont immédiatement séparées par les autorités: seule Ewa atteint New York grâce à l’intercession d’un mystérieux protecteur tandis que Magda, tuberculeuse, est mise en quarantaine en attendant d’être réexpédiée d’où elle vient.

Qui est ce Bruno qui a acheté l’accès à terre d’Ewa? La première réponse viendra vite: un mac qui va la prostituer. On aurait tort de croire pouvoir s’en tenir là. Le showbiz, l’amour, l’ambition tirent d’autres ficelles, qui parfois s’entremêlent.

Qui est Ewa elle-même, accusée de mœurs dissolues sur le bateau venu d’Europe? D’où vient la haine qui oppose Bruno et Orlando, le magicien de cabaret? Plus encore que les questions qu’ouvre le scénario, c’est le beau mystère de la mise en scène qui fait de tout le début de The Immigrant un parcours fantomatique, aux repères fuyants, aux lignes de sens instables au-delà des obsessions revendiquées de chacun, volonté farouche de retrouver sa sœur pour Ewa, désir, jalousie et esprit du lucre chez Bruno, désir aussi, et aspiration à un autre mode de vie chez Orlando.

Puissance d'interprétation des acteurs

Le seul repère visible durant la première partie du film est la puissance d’interprétation de Marion Cotillard, Joaquin Phoenix et Jeremy Renner. Qui a des yeux pour voir sait que l’actrice française est une des meilleures comédiennes qu’on ait eu la chance de pouvoir admirer, trop souvent bien meilleure que les films qu’elle a interprétés. Ici, pour ce qui est sans hésiter son meilleur rôle jusqu’à présent, elle fait palpiter un composite de dureté, de fragilité, d’obstination, de séduction et d’incertitude très étonnant, qui serait comme la formule même du film.

Celui-ci se développe autour d’une idée mouvante et émouvante, qui serait quelque chose comme la croyance. A l’exact point de bascule entre croyance comme foi, certitude butée et inaltérable, et croyance comme pari, comme tentative expérimentale.

A la croisée des chemins entre la vie comme ce qui se défend bec et ongles et la vie comme ce qui reste toujours à inventer, l’histoire d’un médiocre souteneur de Brooklyn, d’un magicien de pacotille et d’une petite pute s’ouvre doucement, sombrement, tendrement et brutalement dans les pénombres sculptées par le chef-op Darius Khonji. Sans que le film ait jamais cherché à prendre en otage son spectateur, The Immigrant distille une émotion troublante, dont les ressorts apparemment simples (le film de genre) jouent de manière étonnamment complexe, pour ouvrir vers d’autres horizons.

Jean-Michel Frodon

All Is Lost, de J.C. Chandor, avec Robert Redford. 1h45.

Nebraska, de Alexander Payne, avec Bruce Dern, Will Forte, Bob Odenkirk... 1h50.

The Immigrant, de James Gray, avec Joaquin Phoenix, Marion Cotillard, Jeremy Renner... 2h.
Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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