Pascal Nègre et la mort de Moustaki: laissons là nos tartufferies de cimetières

Georges Moustaki en 2003. REUTERS

Georges Moustaki en 2003. REUTERS

La gueule de métèque a cassé sa pipe et Georges Moustaki n’est plus. Dommage: il a manqué l’hommage de Pascal Nègre, directeur d’Universal. Il aurait aimé. Peut-être.

Georges Moustaki, 79 ans, s’en est allé. Une pluie d’hommages s’ensuit, reléguant au second plan ceux rendus à Henri Dutilleux, le compositeur français qui s’était éclipsé la veille.

Parmi ces hommages, celui de Pascal Nègre n’est pas passé inaperçu.

D’un tweet, d’un seul, le président d’Universal Music France et vice-président d’Universal Music International s’est attiré les foudres des internautes, toujours heureux de montrer publiquement leur affliction lorsqu’une dépêche annonce la mort d’une célébrité.

De quoi ce tweet est-il le nom, pour reprendre une formule à la mode?

Le deuil public

Dès que quelqu’un passe l’arme à gauche, aussitôt quelques people bien en vue se fendent d’un hommage appuyé, le plus souvent exprimé à la première personne. Il s’agit de se nimber d’une part de la gloire du cher disparu que l’on a croisé une fois, bien ou peu connu ou rencontré à l’occasion.

Pierre Bergé est un grand spécialiste de ces tweets funèbres à la première personne.

Hop pour Henri Dutilleux!

Hop pour Jean-Marc Roberts!

Hop pour Hessel !

Autant dire que cette vision nombriliste devrait nous laisser de marbre. Pourtant, le traitement médiatique accorde à ces pseudo-hommages une importance démesurée. Un mort est d’autant plus grand que les grands de ce monde s’affligent de son départ, passage obligé d’une ministre de la Culture. Comme beaucoup, Pascal Nègre ne fait donc rien d’autre que de montrer sa proximité avec un cadavre. Ce qui choque est ailleurs.

L’argent sale, la culture propre

La France a un problème avec l’argent. Les riches, le CAC 40 et ces autres saletés, pouah c’est pas pour nous, notre culture catholique mâtinée de marxisme nous détourne de l’appât du gain réservé à ces ignobles Anglo-saxons.

Dans un hommage laconique, Universal évoque un «témoin attentif de son temps, leader d’opinion grâce à ses textes, Georges Moustaki est un homme à la perpétuelle croisée des chemins, un de ces artistes qui ne semblent jamais subir l’usure du temps. Depuis “Le métèque”, le pâtre grec n’a cessé de cultiver son image d’infatigable voyageur du monde». A lire ce texte, on a l’impression que Moustaki était un chroniqueur bénévole du Guide du routard.

Mais euh... Combien de disques a-t-il vendu? Au service de presse d'Universal, on nous indique ne pas avoir les chiffres de ventes de ses disques. Georges Moustaki, «par modestie, n’en parlait jamais. Il n’aimait pas communiquer sur les chiffres».

Il est toujours facile de snober l’argent quand on en a beaucoup, et les «nécros» s’empressent déjà de contribuer à cette image d’Epinal. «Je n'avais aucune urgence. Mais, petit à petit, je suis passé de la Jaguar à la 4 L, réduisant chaque fois mes besoins pour ne pas avoir à travailler.» Ce qui est en jeu ici, c’est l’anti bling-bling. Les Français détestent l’argent ostentatoire, surtout celui des artistes.

Pourtant, dans le monde de la culture, on ne parle que d’argent! Subventions, coûts de production, cachets, statut des intermittents, exception culturelle, droits d’auteur... Où est le mal? Dans le fait de l’admettre. Si le tweet de Pascal Nègre est malvenu, c’est parce qu’il met précisément (et pas pour la première fois) sur la table notre rapport à l’argent et à la culture.

Pour synthétiser notre bien-pensance profonde, la culture c’est bien, l’argent c’est mal. Pascal Nègre dit que les deux marchent ensemble et, horresco referens, ça ne semble pas lui poser problème.

L’homme, il est vrai, a un casier mondano-judiciaire chargé: il est favorable à des choses comme feue-l’Hadopi.

Or, cette brute ignoble, au lieu de se fendre d’un tweet exemplaire, du genre:

«J’ai bien connu Georges, mon chagrin est profondément profond, il était d’une grande sincérité chaleureuse, on a bu un verre ensemble #tristesse #triste #bouhouhou»

qui lui aurait valu l’admiration générale, à coups de «moi aussi, Pascal, j’ai trop les boules», récidive et... fait son boulot.

Son boulot? Produire et vendre de la musique. Vendre de la culture. Accessoirement de permettre au «métèque» Moustaki de s’enrichir, de jongler avec les euros et d’afficher son soutien à un trotskiste (Philippe Poutou). A titre personnel, je préfère le tweet, franc, honnête, provoc’ sans doute, de Pascal Nègre, à la posture bien-pensante, profondément hypocrite et condescendante de révolutionnaire en culottes courtes qui émoustille tant les millionnaires du show-biz.

Aussitôt, Pascal Nègre est raillé. Un tweet résume le mépris dont on l’accable: «Bel hommage du comptable à l'artiste», écrit Maître Eolas.

(Parenthèse: les comptables apprécieront.)

Phèdre, acte 2, tradition française

Or, avec son tweet, Pascal Nègre assassine nos tartufferies de cimetières. Perso, si je perds un proche, je ne cours pas le clamer sur le web. Les grandes douleurs étant muettes, les deuils publics me font doucement marrer. Ils ont à mes yeux la même valeur que les larmes des pleureuses professionnelles d’autrefois. Ceux qui pleurent sont payés pour ça.

Il n’est qu’à voir les hommages appuyés du personnel politique ou les contorsions grotesques de la «grande famille du cinema» dès qu’un acteur disparaît pour mesurer combien il est tentant de s’approprier par ricochet la notoriété de celui dont le corps n’est pas encore refroidi. Paiement symbolique, bien sûr, pas toujours. Mais grande scène de Phèdre à chaque fois.

Il faudrait remercier le président d’Universal Music France et vice-président d’Universal Music International (ses fonctions apparaissent sur son compte Twitter, qu’il utilise à titre professionnel) de nous montrer combien sont factices les larmes des affligés professionnels.

A l’inverse, on n’entendra pas, on ne lira sans doute pas le chagrin de ceux qui l’ont vraiment connu, sa famille, ses amis. Eux pleurent, silencieux.

L’héritage

Pascal Nègre représente ici sa boutique, avec des salariés dedans (s’il en licencie demain, il prendra cher, n’oublions pas), un modèle économique qu’on peut juger dépassé mais qu’il doit défendre. Est-il illégitime de rappeler qui a produit et fait vivre Moustaki? Sans doute, oui, car le chanteur vient de mourir, zut, laissez-nous le temps de digérer notre chagrin.

Pourtant, chacun d’entre nous sait bien qu’il est impossible de dissocier un décès des questions d’argent. L’héritage, le partage des objets, les frais funéraires... Aucune famille ne peut faire l’impasse sur ces questions et chaque famille gère son chagrin et le pognon, en même temps. En même temps. C’est exactement ce que vient de faire Pascal Nègre. En ce sens, il fait peut-être davantage partie de la famille des artistes, parce qu’il les fait vivre. Y compris après leur mort.

Evidemment, personne n’a voulu voir cela et un hashtag (mot-dièse) savoureux #TweeteCommePascalNegre a immédiatement été lancé, habillant numériquement le patron d’Universal pour quelques heures. A cette collection de tweets souvent savoureux, il faudrait ajouter celui-ci :

«Georges #Moustaki est mort, les marchands d’oignons se réjouissent.»

A part ça, j’aime bien les chansons de Moustaki et je suis toujours émerveillé d’entendre Piaf beugler Milord.

Jean-Marc Proust

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