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Cannes 2013, jour 7: «Inside Llewyn Davis» et «Ma vie avec Liberace», l'envers du showbiz

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 21.05.2013 à 19 h 48

Michael Douglas dans «Liberace» de Steven Soderbergh (HBO Films).

Michael Douglas dans «Liberace» de Steven Soderbergh (HBO Films).

CANNES, JOUR 7

En moins de 48 heures, deux films en compétition se font écho de manière suggestive. Deux films américains centrés autour d’une figure de la musique populaire, deux manières d’aborder de biais, mais avec brio et émotion, la question du spectacle.

Le personnage que nomme le titre Ma vie avec Liberace fut une véritable star, celui auquel est consacré Inside Llewyn Davis est un être de fiction qui n’approchera jamais d’aucune forme de célébrité. Le virtuose et extravagant pianiste de music-hall Liberace était déjà une star lorsque commence la «carrière» du folk-singer Llewyn Davis à la fin des années 50 dans un bar de New-York. Celui-là continuera de grimper vers les sommets du glamour et des recettes lorsque celui-ci laissera tomber, abandonnant le tabouret et le micro à un petit type maigre à la voix rauque, tout juste débarqué de son Minnesota natal. Farewell, Llewyn.

Aucun des deux films n’est à proprement parler un biopic. Plutôt qu’à un genre, Inside Llewyn Davis se rattache à un schéma classique du cinéma américain (et de l’idéologie de l’american way of life), la success story, pour en prendre l’exact contrepied. Le nouveau film des frères Coen est, de manière rigoureuse, une failure story.

Complexe et touchant

Accompagnant les tribulations peu glorieuses de ce musicien habité de rêves qui ne s’accompliront pas, les réalisateurs de Miller’s Crossing et de No Country for Old Men s’abstiennent délibérément de tous les numéros de bravoure dans lesquels on les sait exceller. Grâce aussi à l’admirable prestation de l’acteur principal, Oscar Isaac, ils accomplissent quelque chose d’autrement complexe, d’autrement touchant.

Les péripéties situées dans la bohême new-yorkaise du tout début des années 60, le road trip aller-retour à Chicago sur des routes enneigées, la mise en jeu d’une musique qui était alors populaire, non parce qu’elle vendait des millions de produits mais parce qu’elle venait du peuple, des ouvriers, des paysans, des marins, et parlait d’eux, construisent sur un mode obstiné, formidablement attentif et totalement dépourvu de complaisance, une histoire invisible des racines de ce qui allait devenir une culture de masse.

Dès la séquence d’ouverture, il se passe une chose toute simple et très forte. Dans le bar, un type qu’on ne connaît pas (c’est Llewyn Davis) chante une chanson. Et on l’écoute, on l’écoute en entier. Il est très rare, au cinéma, qu’on prenne le temps d’écouter et de regarder en entier une chanson sans qu’elle soit inscrite dans une dramaturgie, simplement parce que c’est de ça, écouter une chanson, s’intéresser à un type en train de chanter, qu’il s’agit.

Les images charbonneuses, presque dépourvues de couleur, deviennent des outils pour sentir ce qui se joue là, et qui est loin de ne concerner que la scène musicale: une idée du succès, une idée de l’authenticité, une manière particulière de vouloir faire tenir ensemble la réalité et l’imaginaire, une certaine exigence de soi et du monde. Sans rien enjoliver —Davis n’est pas particulièrement sympathique.

Un emploi comparable est fait, au sein d’une reconstitution très convaincante du Village de l’époque, de certains décors, à la limite de l’expressionnisme, comme le couloir incroyablement étroit qui mène à l’appartement que Davis squatte le plus volontiers, bien qu’y habite son ami, le chanteur propre sur lui que joue Justin Timberlake, et la femme de celui-ci, à qui le demi-vagabond a fait un enfant.

Absence de virtuosité

La virtuosité, ici, est vaine, comme en témoigne la seule scène où cinéastes et acteurs se laissent aller, celle de l’enregistrement d’un futur tube, qui ne rapportera pas un dollar à Davis. Sans effet de style, les frères Coen offrent un film à la fois touchant et dérangeant, qui témoigne combien l’invention formelle, pas forcément spectaculaire, est riche de ressources.

Steven Soderbergh observe lui le phénomène inverse, ou plutôt symétrique. Son film accompagne l’existence du jeune Scott Thorson (Matt Damon), devenu au milieu des années 70 l’amant éperdument chéri du vieillissant pianiste star, vedette de Las Vegas et des plateaux télé durant près de 40 ans, phénomène de scène, inventeur du showbiz kitsch démesuré, préfiguration de Michael Jackson, de Madonna et de Lady Gaga.

Michael Douglas et les départements déco et costume (et perruque) s’en donnent à cœur joie pour déployer à l’écran le délire d’exhibitionnisme rutilant d’or, de verroterie, de fourrure et de strass qui est à la fois le décor de scène de Liberace et l’environnement dans lequel il vit. Ce vertige de spectaculaire comme condition vitale (Can you see me now?) est raconté avec une attention scrupuleuse, sans ironie ni complaisance. Cette folie du paraître, ce délire m’as-tu-vu sont la manifestation particulière d’une manière d’être au monde qui, comme chez les frère Coen, abolit la séparation entre la vie et la scène et aspire entièrement l’humain dans un moule qui le dévore —les scènes de boucherie de la chirurgie esthétique sont explicites.

Ni une métaphore ni une clé

Contrainte à la clandestinité dans l’Amérique de l’époque, Amérique dont le puritanisme ne fait jamais que se déplacer sans vraiment faiblir, l’homosexualité de Liberace est finalement moins importante que la confusion des sentiments qui l’habitent. Tout aussi excessive que ses tourbillons de paillettes est la pulsion affective qui emporte le personnage, au point de vouloir faire de son amoureux aussi son fils adoptif. C’est le grand mérite du film de ne jamais faire de tel ou tel épisode, comme la rencontre avec la mère de Liberace (Debbie Reynolds!) ou même la mort à cause du sida, une métaphore ni une clé.  

Chez Soderbergh aussi, une retenue dans la manière de filmer, malgré toutes les surenchères visuelles dont il est question, une affection pour ses personnages, aussi abracadabrants soient-ils (c’était déjà une des qualités majeures des très beaux Girlfriend Experience et Magic Mike) et une attention pour la manière dont les choses sont faites, les cheminements, les processus, donnent à Ma vie avec Liberace une force qui excède de bien loin ses aspects folkloriques et le côté Guiness Book de la performance de Michael Douglas.

Dus à deux signatures essentielles de ce cinéma américain «indépendant mais pas loin de Hollywood» révélé dans les années 80, ces deux films mettent en jeu différemment mais avec une égale absence d’agressivité ou de démonstration, les mécanismes de l’industrie du spectacle populaire tels qu’ils se sont construits à partir des années 60, aux USA puis dans le monde entier. Une industrie placée sous le signe d’excès qui sont à la fois sa force, sa limite et sa part d’horreur.

J.-M.F.

Inside Llewyn Davis, de Ethan et Joel Coen, avec Oscar Isaac, Justin Timberlake, Carey Mulligan... 1h45.

Ma vie avec Liberace, de Steven Soderberg, avec Michael Douglas, Matt Damon, Dan Aykroyd... 1h58.
Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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