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Et si Cannes devenait un Festival de littérature?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 21.05.2013 à 18 h 01

Alors que le Festival présente plusieurs adaptations de grands auteurs (Fitzgerald, Faulkner, Kleist...), un projet de journées dédiées aux adaptations et aux rencontres éditeurs/producteurs au sein de la manifestation est en cours de discussion.

Guillaume Canet et Clive Owen sur le tournage de «Blood Ties». © Mars Distribution.

Guillaume Canet et Clive Owen sur le tournage de «Blood Ties». © Mars Distribution.

CANNES, JOUR 7

Lors de l'ouverture du Festival, mercredi dernier, Fitzgerald était sur toutes les lèvres. L’écrivain américain, adapté pour la troisième fois à l’écran, était omniprésent dans les conférences de presse, les interviews. Et les jours suivants, d’autres écrivains prenaient le relais: Faulkner (adapté par James Franco), Sacher-Masoch (par Roman Polanski), Kleist (par Arnaud des Pallières)… Une année semblable à la précédente, qui avait vu portés à l’écran Don de Lillo, Craig Davidson, Mauriac, Musset et d’autres, pour un Festival dont la récompense suprême a été remise une trentaine de fois à une adaptation.

Le cinéma ne sait pas se passer de la littérature, il ne l’a jamais fait. Et pourtant, aucun festival d’importance internationale n'est encore parvenu à organiser dans un cadre spécifique des rencontres entre éditeurs et producteurs. Pour l’instant.

La Société civile des éditeurs de langues francophones (Scelf) a un projet. «On est en train d’explorer l’intérêt d’organiser pour les éditeurs un événement qui leur permettrait de venir rencontrer les producteurs étrangers au Festival de Cannes», explique sa directrice générale Nathalie Piaskowski, depuis Cannes où elle est venue rencontrer des membres du Festival et d’éventuels partenaires pour en discuter:

«Aucune décision n’a été prise pour l’instant: la question est de savoir si Cannes est le meilleur lieu, si les producteurs, qui viennent surtout pour trouver des financements pour leurs projets en cours, auront du temps pour penser à de nouveaux projets avec les éditeurs.»

Mais à titre personnel, Nathalie Piaskowski pense que ça vaut la peine d’essayer:

«C’est l’un des festivals où le plus de producteurs étrangers sont présents. Et c’est un Festival qui travaille, avec des rencontres professionnelles. Ce n’est pas juste le glamour.»

Cibler l’international

En France, il existe déjà, depuis cinq ans, des rencontres entre éditeurs et producteurs, organisées par la Scelf au Salon du Livre. «Ce sont des rencontres qui fonctionnent très bien», souligne Marie-Pacifique Zeltner, chargée des droits audiovisuels au Diable Vauvert. «On peut avoir jusqu’à vingt rendez-vous par jour. Les producteurs viennent pour des choses précises et nous, nous sommes très préparés, c'est très fructueux.»

Le nombre de producteurs qui vient chaque année atteste de l’intérêt pour ce genre d’événement: ils étaient 180 l’an dernier, 200 cette année.

Mais il s’agit essentiellement de producteurs français, francophones au mieux, ce qui ne permet pas de cibler des adaptations à l’international. Or, explique Frédérique Massart, directrice du département audiovisuel de chez Gallimard, «certains projets ne peuvent se faire qu’à l’étranger. Ce n’est pas la majorité de notre catalogue, mais nous avons des livres dont l’intrigue se passe à l’étranger et pour lesquels la production internationale d’une adaptation aurait plus de sens. Et pour cela, il nous faut des réseaux internationaux.»

Rapprocher scénaristes et auteurs

Les éditeurs vont beaucoup vers les producteurs, selon Frédérique Massart et Laure Saget, directrice du département audiovisuel de Flammarion. Celle-ci précise:

«On travaille à essayer d’identifier les envies et les besoins des producteurs mais aussi des réalisateurs. Voire des scénaristes. On a vraiment essayé de rapprocher ces deux professions; scénaristes et auteurs se sont toujours regardés avec méfiance.»

Pour y remédier, Flammarion a par exemple participé cette année, pour la première fois, au Festival international des scénaristes de Valence. Laure Saget:

«On a créé une sorte de sous-département dans le forum des auteurs qui était dédié à l’adaptation. Trois romans ont été sélectionnés et ont eu un parrain scénariste et un parrain producteur. Il y a eu un travail d’analyse du roman, de piste d’adaptation, de réflexion. C’était vraiment bien.»

Pierre Stasse, jeune écrivain dont le roman, La Nuit Pacifique, faisait partie des trois sélectionnés, confirme:

«Ce genre d'événement est passionnant. En l'espace de 48h, j'ai pu rencontrer beaucoup de gens, avoir des débuts de propositions. C'était une super expérience, et ce serait évidemment très utile aux auteurs que des rencontres de ce type existent à Cannes.»

Expériences avortées

Au Festival de Berlin, depuis quatre ans, une plateforme est mise en place, en coopération avec la Foire du Livre de Francfort (la plus grande au monde), pour des rencontres et échanges entre maisons d'édition, agents littéraires et producteurs de cinéma. Mais peu de maisons internationales s’y rendent pour l’instant.

A Los Angeles s’est tenu à partir de 2010 le Remakes Market, centré spécifiquement sur les adaptations. «C’était une bonne idée», remarque Marie-Pacifique Zeltner. «A l’étranger, face à un producteur, que l’on soit le Diable Vauvert ou Gallimard, ça ne compte plus, seule l’histoire, la force du roman compte.» Mais ce marché était un peu cher (3.000 dollars l’accréditation, environ un zéro de plus que pour le Marché du film à Cannes) et il n’a plus lieu aujourd'hui.

A Monaco, un autre Festival avait été mis en place en 2002, le Marché international de l'adaptation littéraire (Mial). «Mais qui n’était pas du tout professionnel», se souvient Marie-Pacifique Zeltner. «Et quand le bling-bling l’a emporté sur le sérieux, les éditeurs ont fui.»

«Dans le cinéma, on peut manger pour 200 euros»

C’est le risque du choc des cultures entre deux mondes aussi différents que ceux de la littérature et du cinéma. «La principale différence, c’est qu’il y a un zéro de plus dans le cinéma», s’amuse Caryl Férey, l’auteur de Zulu, publié chez Gallimard, et dont l’adaptation fera la clôture du Festival cette année. «Je le sais d’autant mieux que j’écris des scénarios, je connais un peu le monde du cinéma. Par exemple, chez Gallimard, s’il y a une note de taxi à 15 euros, il faut faire attention, ne pas trop en prendre. Dans le cinéma, on peut manger pour 200 euros et tout le monde s’en fout.»

Les éditeurs ne peuvent pas jeter de poudre aux yeux des producteurs —«c’est vrai que la seule chose avec laquelle on peut les faire rêver, c’est l’histoire», sourit Laure Saget. «Mais beaucoup de producteurs ont un amour immense pour la littérature. Ceux avec lesquels je travaille, comme Antoine Rein, Isabelle Madelaine ou Géraldine Gendre [respectivement Karé Productions et Delante Films, Dharamsala et StudioCanal, ndlr], par exemple: ce sont de bons lecteurs, avec un esprit ouvert, qui s’intéressent à d’autres formes d’écriture.»

Boire une coupe, décrocher un rendez-vous

A Cannes, les éditeurs français arrivent parfois à tisser des liens par eux-mêmes, sans l'aide de journées spécifiques. C’est ainsi que Laure Saget de Flammarion a rencontré l’an dernier une productrice coréenne avec laquelle elle travaille depuis:

«C’est quelqu’un que je n’aurais jamais eu l’occasion de rencontrer à Paris, elle ne serait pas venue spécialement. Mais en l’occurrence, elle était à Cannes et elle a eu envie de me voir pour un livre de Thierry Cohen: Je le ferai pour toi. Cohen est un auteur qui a beaucoup de succès chez nous, dans des veines comparables à Lévy ou Musso, et il est traduit en coréen. La productrice a cherché dans ce genre-là et elle m’a appelée. Les discussions prennent toujours beaucoup de temps avec les Coréens, parce qu’ils sont dans un système juridique très différent du nôtre, mais là on s’apprête à signer.»

De même, Frédérique Massart a rencontré l’an dernier une productrice marocaine avec laquelle elle a un projet en cours. Rencontrée à Cannes à mi-festival, elle s’apprêtait aussi à déjeuner avec une productrice coréenne.

Les maisons viennent à la fois pour accompagner les films qui sortent et sont adaptés des livres de leur maison (par exemple, pour Flammarion, Blood Ties de Guillaume Canet, adapté des Liens du Sang), pour entretenir les relations avec des producteurs déjà connus et surtout pour essayer d’en rencontrer de nouveaux. «Mais un producteur étranger avec lequel on a aucun lien, même indirect, c’est difficile d’y avoir accès», assure Frédérique Massart.

Budget dédié

C’est là que pourraient intervenir les rencontres envisagées par la Scelf. «Un marché vraiment ciblé, ce serait super», s'enthousiasme Marie-Pacifique Zeltner, qui pour l'instant ne se rend pas à Cannes car ce n'est pas rentable pour une maison comme le Diable Vauvert. «Payer un voyage à Cannes pour aller boire une coup de champagne avec des inconnus, y aller à l'aveugle, c'est peine perdue».

«Tout le monde pense que c’est une bonne idée d’envisager ces rencontres», renchérit Frédérique Massart. La question est de savoir si Cannes est le lieux le mieux adapté, dans la mesure où les producteurs sont déjà très occupés. Et puis il y a la question du budget.»

Pas tant le budget pour la Scelf que celui que des maisons d’édition. «Moi je ne descends que deux jours à Cannes», précise Laure Saget «parce que l’avion, l’hôtel, tout cela coûte cher. Surtout quand on est pas sûrs que ça débouchera sur des projets.» Si les rencontres de la Scelf se tenaient, cela deviendrait plus cohérent de venir à Cannes et de rester longtemps pour une maison comme Flammarion. Mais pour de toutes petites maisons, ce n’est pas certain.

Autre budget important: la traduction des synopsis. «Si ces rencontres se tiennent et que les maisons y vont pour être lues, notamment par des producteurs américains, il faut une traduction anglaise», précise Laure Saget. Or, c'est la langue la plus dure à obtenir pour les traductions, les Américains traduisant très peu de livres étrangers.

Donc, à défaut de pouvoir présenter le livre lui-même, il faut un synopsis de ce que le livre pourrait donner à l’écran. «Un synopsis traduit, de 2 ou 3 pages, c’est plusieurs milliers d’euros. A moins de croire très fort au potentiel d’adaptation du livre, vous n’allez pas faire traduire n’importe quoi à la légère.»

Les obstacles ne sont donc pas minces, mais ils valent le coup d’être surmontés. Selon les éditeurs, mais aussi selon les auteurs. «Je pense qu’il y a une vraie opportunité à Cannes pour les écrivains», juge Caryl Férey. «L’adaptation que Jérôme Salle fait de Zulu montre qu’on peut être français et raconter des histoires internationales, avec des stars américaines» —en l’occurrence Orlando Bloom et Forest Whitaker. «Ce serait dommage que les maisons d’édition restent dans leur coin, qu’on arrive pas à tisser des liens plus forts avec le cinéma, des liens plus concrets, plus professionnels.»  Mais les maisons d’édition n’ont manifestement pas l’intention de rester dans leur coin.

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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