Culture

Cannes 2013: Revoir «La Grande Bouffe» 40 ans après le scandale

Temps de lecture : 2 min

40 ans après le scandale qu'il avait provoqué à Cannes, le film de Marco Ferreri était projeté sur la Croisette en version restaurée, en présence de Michel Piccoli et Andréa Ferréol.

Michel Piccoli dans «La Grande Bouffe», ©Festival de Cannes
Michel Piccoli dans «La Grande Bouffe», ©Festival de Cannes

CANNES, JOUR 5

1973: La Grande Bouffe, de Marco Ferreri, avec Michel Piccoli, Philippe Noiret, Marcello Mastroianni, Ugo Tognazzi et Andréa Ferréol, est projeté à Cannes en sélection. Avant même d'être montré, le film a déjà une odeur de scandale.

Cette histoire de suicide gastronomique, de quatre hommes qui veulent mettre fin à des vies monotones en mangeant jusqu'à en mourir, non sans inviter des femmes pour ne pas mourir sans orgasme, raconte aussi la société de consommation, la vacuité des plaisirs de la chair. Le gaspillage.

A Cannes, l'écran s'éteint. La pellicule se déroule. Quelques personnes sortent de la salle. Mais c'est quand l'écran se rallume que véritablement le scandale commence; les huées fusent, les insultes avec.

«Nous tendions un miroir aux gens et ils n'ont pas aimé se voir dedans. C'est révélateur d'une grande connerie», dira par la suite Philippe Noiret.

40 ans plus tard

2013: le film est de nouveau projeté à Cannes. Pour célébrer l'anniversaire, quelques 300 spectateurs, dont une grande majorité ne l'avaient jamais vu. Parmi les spectateurs: Michel Piccoli et Andréa Ferréol.

Visiblements émus d'être là, les deux acteurs disent quelques mots de présentation. Michel Piccoli, irrésistible:

«J'ai la chance d'avoir beaucoup travaillé avec le réalisateur de ce film, et les acteurs merveilleux que vous allez voir. Ils sont tous morts. J'avais envie de le dire parce que ça me rend extrêmement triste; mais que ça ne nous empêche pas de rigoler!»

Andréal Férréol raconte 1973:

«A la fin de la projection, une femme m'a secouée, et m'a dit "j'ai honte d'être française". Je ne savais pas très bien quoi répondre... Mais c'était très dur. Et ça ne s'est pas arrêté à la projection de Cannes. Il y a eu, dans Paris Match, les pour et les contre. Des restaurants à Paris nous interdisaient d'aller manger chez eux! Un soir j'étais avec une amie dans un restaurant italien, et un couple est venu me voir, l'homme m'a dit "puisque vous êtes là madame, je sors!!" Ca a été pendant des mois et des mois un grand scandale... Et ce serait bien qu'il y ait du scandale encore ce soir».

L'écran s'éteint. Au moins une quinzaine de personnes sortent pendant le film. Il n'a pas perdu de sa force. Voir Piccoli s'éteindre dans sa merde, après des bruits interminables de pets. Marcello Mastroianni couvert d'excréments, Philippe Noiret qui patauge dedans. Ces orgies désespérées. Deux heures à regarder des hommes s'apprêter à mourir.

Mais le film n'a pas perdu de son brio non plus et la salle rit aux éclats, s'émerveille des dialogues, du jeu de ces acteurs extraordinaires, de leurs morts successives et absurdes. Ils ont réussi leur coup: ils ont dissout avec leur âme leurs boyaux, leurs intestins, leurs ventres; leur coeur ne bat plus.

L'écran se rallume. Les applaudissements fusent. Michel Piccoli et Andréa Ferréol ont les yeux humides.

Changement de moeurs

La veille de la projection de La Grande Bouffe, en sélection officielle (Un Cerain Regard), était montré le film d'Alain Guiraudie, L'Inconnu du lac. Un très beau film qui se déroule sur une plage nudiste homosexuelle, et affiche en gros plan une flopée de pénis en toutes situations: au repos, en action, fellation, sodomie, éjaculation...

De nombreuses personnes ont quitté la salle pendant la projection de L'Inconnu du lac, mais si quelques critiques ont fustigé la provocation à la sortie du film, il n'y a pas eu l'ombre du scandale provoqué en 1973 par La Grande Bouffe, dont on avait condamné «les scènes pornographiques».

Comment montrer la nudité, le sexe, l'homosexualité, à l'écran? Cannes est aussi ce thermomètre du monde, permettant de mesurer ce qui choque, ce qui met nos moeurs à l'épreuve en un temps particulier. Ce que les spectateurs sont capables de voir dans le miroir qui leur est tendu, et s'ils supportent de se voir dedans.

Charlotte Pudlowski

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