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Cannes 2013: qu'est-ce qui fait la nationalité d’un film?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 18.05.2013 à 17 h 12

Les productions sont de plus en plus internationales. Peut-on encore attribuer une nationalité à un film?

Arnaud Desplechin et Benicio del Torri © Festival de Cannes

Arnaud Desplechin et Benicio del Torri © Festival de Cannes

CANNES, JOUR 4

Un film signé d’un réalisateur français, co-écrit par un Américain, tourné en anglais, aux Etats-Unis, est-il encore tout à fait un film français?

Un film réalisé par un Iranien, produit par un français, tourné en France et en français, avec des acteurs français et iranien, est-il encore tout à fait iranien?

Ces questions, qui se posent à la suite des projections, à Cannes, du film d’Arnaud Desplechin, Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des Plaines), et du Passé, d’Ashghar Farhadi, sont dans la lignée de la remarque de Thierry Frémaux:

«Dire quelle est la nationalité d’un film est de plus en plus difficile, y compris quelle est sa nationalité juridique, financière, quelle est l’âme artistique, si j’ose dire, des films.»

La question se pose presque tous les jours à Cannes. Pour les films cités, mais aussi quantité d’autres en sélection officielle ou dans les sections parallèles.

Le film des frères Coen (américains), Inside Llewyn Davis, est financé et distribué par Studio Canal. La Vénus à la fourrure, de Roman Polanski, tourné en français, est un «film polonais» a tenu a précisé le réalisateur franco-polonais.

Only God Forgives, du danois Nicolas Winding Refn, co-production franco-danoise, met en scène en Thaïlande des acteurs thaïlandais, canadien (Ryan Gosling), et anglais (Kristin Scott Thomas). Le film de l’américain James Gray, The Immigrant, est en grande partie financé par la France et met en scène Marion Cotillard.

Rester soi ailleurs

A Cannes, c’est la nationalité du réalisateur qui prime sur celle du financement. C’est ainsi qu’Amour, film de l’autrichien Haneke produit par la France, fut l’an dernier lauréat de la Palme d’or sous la bannière autrichienne.

Un choix qui fait sens, semble approuver Asghar Farhadi, qui explique que lui-même, et sa perception du monde ne changent pas, qu’il tourne en France ou dans son pays d’origine, et quelle que soit la langue:

«Je reste un cinéaste iranien parce que ma formation de cinéaste s’est faite en Iran; la géographie et le contexte ne changent pas ma démarche. Mes décors peuvent changer mais moi je ne change pas. Si Gabriel Garcia Marquez s’était installé ailleurs, l’histoire est moins colombienne?»

Un pays, le rapport qu’il entretient avec son cinéma, nourrit les réalisateurs dès leurs années de formation. Asghar Farhadi, qui vit en Iran où la censure est forte, a par exemple un rapport singulier à la liberté, différent d’un réalisateur formé en Europe par exemple. Il explique:

«Quand je quitte mon pays, la censure officielle, les restrictions propres au cinéma iranien ne pèsent plus sur moi, mais il existe d’autres conditionnements, qui sont en moi, que je ne contrôle pas, que je transporte. Il serait illusoire ou mensonger de dire que dans un contexte libre, je deviens quelqu’un d’autre. Cette ombre de la censure officielle qui disparaît donne une sérénité supplémentaire mais je ne me sens pas pour autant libéré.»

Ce qui peut changer, bien sûr, ce sont des méthodes, des façons de travailler. Avec Jimmy P., Desplechin, fait ainsi son premier film «américain», et il concède:

«Bien sûr qu’il y a de petites spécificités par pays. Surtout dans le rapport avec les acteurs peut-être, il y a une façon très américaine, singulière, d’approcher la question de l’acteur. Mais ce sont des différences infimes. Principalement il s’agit juste de fabriquer un film. Je ne me suis jamais dit "je fais mon premier film américain".»

Et ce passionné de cinéma américain cite cette phrase qu’il attribue à Renoir:

«Rien ne ressemble plus à un cordonnier d’Inde qu’un cordonnier de Paris.»

Universalité

Fondamentalement, la nationalité d’un film intéresse surtout les financiers et producteurs, comme celui, français, du Passé, Alexandre Mallet-Guy, qui explique à Slate:

«Pour moi c’est un film français: tourné en France, en français, avec des acteurs français et produit par la France».

En réalité, pour les artistes, acteurs ou réalisateurs, peu importe la nationalité du projet.

«Ce que je cherche c’est un personnage qui m’intéresse, un réalisateur avec lequel j’ai envie de travailler, peu m’importe le pays ou l’endroit, souligne Tahar Rahim, qui joue dans Le Passé. C’est le film en tant que tel, le projet, qui m’anime».

Surtout, si l’œuvre est réussie, elle tend vers l’universalité. Farhadi conclut:

«C’est difficile de mettre une nationalité sur une œuvre d’art. La nationalité du film c’est le lien qu’établit chaque spectateur dans le film avec l’œuvre.»

C.P.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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