Culture

Cannes 2013, jour 3: oublions «Le Passé», célébrons Jia Zhang-ke

Temps de lecture : 3 min

Si l'on passera rapidement sur le film manipulateur d'Asghar Farhadi, il faut faire l'éloge du complexe et vibrant «Touch of Sin» du réalisateur chinois. Son meilleur film.

«A Touch of Sin», de Jia Zhang-ke.
«A Touch of Sin», de Jia Zhang-ke.

CANNES, JOUR 3

Pas de comparaison possible entre les deux films en compétition ce jeudi. Le Passé d’Asghar Farhadi s’en vient tenter de capitaliser sur le succès d’Une séparation: l’avenir dira si l’habileté manipulatrice du réalisateur, qui a tant plu en Occident lorsqu’elle s’exerçait à Téhéran, séduit autant lorsque la série de rebondissements roublards se situe entre Paris et Sevran. Seule innovation significative, le cinéaste iranien laisse libre cours ici à une misogynie (quatre femmes hystériques et destructrices qu’essaient de faire sauver d’elles-mêmes deux hommes qui savent plus ou moins réparer les sentiments et déboucher les éviers). Passons…

Passons aux choses sérieuses. C’est à dire un film complexe et vibrant, un film qui, du même élan, confirme que son auteur est un des grands cinéastes vivants et atteste de sa capacité à se renouveler. A Touch of Sin de Jia Zhang-ke poursuit l’extraordinaire travail accompli par le réalisateur, devenu le plus attentif et le plus incisif chroniqueur des mutations titanesques que connaît la Chine depuis les années 90. Son nouveau film est consacré à ce que, dans la langue officielle de la presse chinoise, on appelle les «incidents soudains»: meurtres, émeutes, suicides, explosions de violence imprévisibles qui résultent des terribles tensions sociales engendrées par les bouleversements que connaît le pays.

Quatre récits enchâssés

Jia Zhang-ke est connu, entre autres, pour savoir associer de manière dynamique plusieurs histoires, selon des méthodes toujours renouvelées. Il choisit pour son nouveau film une apparente simplicité, qui consiste à raconter quatre récits, chacun centré autour d’un personnage principal: un mineur devenu justicier, un tueur à gage à moto, une hôtesse de sauna et un jeune ouvrier. Chaque récit, situé dans une région et un environnement différent, donne lieu à une «aventure» complète, toujours marquée par une forme de violence extrême.

Mais le film construit subtilement des échos, des rimes, des effets de miroir entre ces chapitres qu’aucun signe ne sépare durant la projection. A Touch of Sin n’est pas un film à sketches, il raconte une histoire et une seule, celle de la violence dans la Chine d’aujourd’hui.

Mais il le fait en utilisant, sur le plan de la narration, un procédé habituel dans les grands romans de chevalerie chinois (exemplairement le plus célèbre d’entre eux, Au bord de l’eau): consacrer successivement des chapitres à différents héros avant qu’un grand récit se dégage peu à peu de cette addition. Cette référence littéraire est redoublée par le style singulier de la réalisation, style qui est chez Jia une grande nouveauté: il s’inspire en effet des films d’arts martiaux, dans sa manière de dessiner ses personnages et de mettre en situation leurs passages à l’acte foudroyants, à coups de fusils, de pistolet, de couteau ou en se suicidant.

Autant de situations qui renvoient donc en même temps à un modèle spectaculaire et à de non moins spectaculaires faits divers ayant défrayé la chronique chinoise de ces dernières années, morts violentes liées à l’exploitation sans contrôle des mines, corruption qui poussent à bout les laissés pour compte, accidents meurtriers de trains à grande vitesse, suicide dans les usines qui fabriquent les iPhones…

Réalisme et stylisation

Ce jeu fécond entre réalisme des situations et stylisation du traitement est décuplé par le talent peu à peu développé par Jia Zhang-ke, d’une qualité documentaire exceptionnelle mais capable d’accueillir un humour affuté, et par de suggestives échappées fantastiques. Encore n’est-ce résumer qu’à grand traits la vigueur d’une construction enchâssée, capable dans un changement de plan de passer d’une grâce rêveuse lors de l’accompagnement d’une marche le long d’une route de montagne à une chorégraphie de l’action qui n’a rien à envier à Sergio Leone ou John Woo.

A Touch of Sin est aussi, et peut-être, d’abord en film en colère. En rage devant ces vies détruites, ces dignités bafouées, le règne du cynisme et de l’avidité, la disparition sans un bruit d’hommes et de femmes dans le grand chaudron du développement moderne à la chinoise. Est-ce cette colère qui aura permis à l’auteur d’aussi grands films que Platform, The World ou Still Life de livrer ce qui est sans doute à la fois son meilleur film et la promesse d’une avancée majeure dans sa manière de mettre en scène? En ce cas, rarement la colère aura été aussi bonne conseillère.

J.-M.F.

Le Passé, de Asghar Farhadi, avec Bérénice Bejo, Tahar Rahim, Ali Mosaffa. 2h10.A Touch of Sin, de Jia Zhang-ke, avec Wu Jiang, Wang Baoqiang, Tao Zhao. 2h13.

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