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Cannes 2013, jour 2: «Heli» et «Jeune & jolie», la revue des deux mondes

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.05.2013 à 10 h 22

Signés Amat Escalante et François Ozon, les deux premiers films de la compétition officielle se révèlent symétriques et opposés.

«Jeune et jolie», de François Ozon (Mars Distribution).

«Jeune et jolie», de François Ozon (Mars Distribution).

CANNES, JOUR 2

Symétriques et opposés, les deux premiers films de  la compétition officielle dessinent ensemble une très estimable proposition des puissances du cinéma —proposition nullement limitative, il va de soi. L’ouverture d’Heli, troisième long métrage du Mexicain Amat Escalante, qui, après deux passages par Un certain regard, a cette fois les honneurs de la sélection la plus cotée, est à la fois brutale et ouverte.

Brutale est la situation montrée, deux corps ensanglantés, plus morts que vifs, sur le plateau d’un pick-up. Ouverte, la durée du plan, l’incertitude du statut ou même de la situation, jusqu’à cet indice —une botte du type rangers posée sur un des corps. Ainsi sera le film.

Sans cesse, le cinéaste construit des conditions d’attente, sans cesse il déplace la distance et la posture où il place le spectateur. Cette distance peut être très proche et cette posture terriblement frontale, lors de scènes de violence aux limites du soutenable, montrées sans détourner le regard. A d’autres moments, les corps sont caressés avec une délicatesse aérienne, ou les personnages inscrits en silhouette minuscules dans des paysages immenses.

Violence du Mexique contemporain

Nulle manipulation dans ces changements, mais la volonté d’établir un ensemble de circulations entre œuvre et public, dès lors qu’il ne saurait être question, ni d’édulcorer le caractère extrême des phénomènes évoqués, ni d’en faire un processus de fascination.

Heli raconte le sort monstrueux d’une famille qui se trouvera croiser le chemin de flics mafieux aux méthodes barbares. Il prend en charge l’incroyable violence qui ravage le Mexique contemporain, sous les signes croisés du trafic de drogue, de la corruption des politiques et des forces de l’ordre, de la misère et d’une surenchère sans fin dans le spectacle des souffrances infligées —spectacle où les archaïques exhibitions de corps mutilés et Internet font horriblement bon ménage.

Cette histoire, Escalante la raconte aussi grâce à l’attention portée aux corps et aux visages du jeune homme qui donne son nom au film, de sa femme et de sa sœur par qui le malheur arrive. Il la raconte par la sensibilité avec laquelle il filme un cactus, une route sans fin à travers une terre aride, la blancheur crue de la lumière.

Et si les scènes de torture sont aussi impressionnantes sans être complaisantes, c’est que les corps, dans l’amour physique, le travail à l’usine ou l’entraînement sportif, ont conquis une place qui se situe à l’exact point d’intersection entre l’intense dimension documentaire du film et son côté fantastique, cauchemar dont les personnages —hélas pour les Mexicains, heureusement pour le film— ne seraient pas des créature fantasmagoriques mais des gens bien réels.

Les trois ressources d'Ozon

Le cheminement est apparemment complètement opposé chez François Ozon, qui quant à lui présente Jeune & jolie. On part cette fois d’une banalité protégée et proche, celle d’une famille de bourgeois cultivés et libéraux (ils fument des pétards!) en vacances au bord de la mer.

Dans le rôle tout de suite intéressant, même s’il ne sera pas développé, du réalisateur lui-même, le petit frère mate tant qu’il peut les émois de sa (demi-)sœur, qui vient de fêter ses 17 ans et de faire l’amour pour la première fois. Les vacances finies, Isabelle retourne au lycée Henri IV, mais surtout se met à donner des rendez-vous sur internet et couche pour 300 euros. Pourtant, Jeune & jolie n’est pas une histoire de prostitution. Là, exactement, se situe la force et la finesse du film.

Elle tient, durant l’essentiel de sa durée, à la mise en jeu simultanée de trois ressources. La première est la beauté de Marine Vacth qui joue Isabelle, beauté d’autant plus troublante d’être de manière aussi instable entre adolescente et femme, enfant éperdue et allumeuse, force érotique et être mélancolique. La jeune actrice est assurément très charmante, mais pour faire percevoir, et faire vivre dans la durée cette complexité, il faut en outre une mise en scène inhabituellement subtile.

Celle-ci, et c’est la deuxième ressource de Jeune & jolie, évite toute insistance (le film est quasi-dépourvu de scènes de sexe) et se révèle capable de décalage —c’est l’enjeu du regard de son frère et de son beau-père sur Isabelle, ou du pas de côté le temps d’une récitation collective du On n’est pas sérieux quand on a 17 ans de Rimbaud, sans oublier le commentaire flottant et délicat par quatre chansons de François Hardy, qui scandent les quatre saisons de cette histoire.

La troisième ressource consiste à déjouer les explications prévisibles du comportement de l’héroïne, sans pour autant se réfugier dans une opacité simpliste, mystère féminin ou incompréhensible jeunesse. François Ozon pose une équation, qui ne prétend pas signifier au-delà du cas d’Isabelle: sexe+argent=addiction+solitude. C’est comme ça. C’est comme ça pour cette fille-là.

La sociologie n’en peut mais. Le psy, pas plus bête qu’un autre, voit plus ou moins de quoi il retourne, ce qui ne le mènera pas bien loin. Elle, c’est elle, elle fait comme ça —beaucoup ce qu’elle peut, pas mal ce qu’elle veut aussi.

Déplacement des points de vue

Et voilà que dans un contexte on ne peut plus différent, avec des moyens dramatiques quasiment opposés à ce qu’on trouve dans le film mexicain, le spectateur se trouve à nouveau mis en jeu, et en mouvement, sensuellement et mentalement, par un agencement de montré/pas montré, une stratégie de déplacement des points de vue. Chez François Ozon, ce spectateur pourra plus ou moins partager la situation, nullement confortable, de la mère d’Isabelle (Géraldine Pailhas, excellente), entre volonté d’interpréter, accès de colère et élan d’affection.

Cette mise en jeu passe par la mise en question des propres désirs de normalité dudit spectateur face au trouble (physique, moral, légal, affectif…) que constitue le comportement d’Isabelle. Elle trouvera une très belle voie de sortie avec un épilogue qu’on pourrait appeler «Le songe de la chambre 6095». Ce pur geste romanesque d’un cinéaste de toute façon très présent dans son film, on se gardera bien de le raconter.

Ici comme là, dans l’enfer de la violence et de la pauvreté au Mexique comme dans le confort d’une famille bourgeoise parisienne, la qualité de l’attention à la présence physique et l’art de faire varier à bon escient les points de vue et les distances engendrent une relation vivante au film. Et c’est finalement tout ce qu’on leur demande.

J.-M.F.

Heli, de Amat Escalante (Mexique), avec Armando Espitia, Linda Gonzalez, Juan Eduardo Palacios, Andrea Vergara... 1h45.

Jeune & jolie, de François Ozon (France), avec Marine Vacth, Géraldine Pailhas, Frédéric Pierrot, Fantin Ravat... 1h35.
Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (498 articles)
Critique de cinéma
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