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«The Bling Ring»: le cercle vicieux de Sofia Coppola

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 08.11.2016 à 18 h 24

Ou du défaut de filmer un sujet qu'on n'aime pas.

Emma Watson dans «The Bling Ring». © Merrick Morton

Emma Watson dans «The Bling Ring». © Merrick Morton

CANNES JOUR 2
The Bling Ring de Sofia Coppola avec Israel Broussard, Emma Watson, Taissa Farmiga (1h30). Sortie le 12 juin 2013

L’histoire est connue. C’est celle d’un gang d’adolescents qui aimaient faire du shopping. Mais préféraient le faire chez les stars hollywoodiennes, et sans payer. Entre 2008 et 2009, les villas de Paris Hilton et d’autres célébrités furent ainsi dévalisées par quelques jeunes en mal de sacs Chanel, désireux de se prendre pour leurs idoles en se vautrant dans leurs canapés, et en buvant leur champagne.

Sofia Coppola filme cette histoire dans The Bling Ring. En changeant les noms des personnes réelles pour «ne pas leur donner plus de notoriété qu’ils n’en ont déjà à cause de ce qu’ils ont fait» –comprenez: parce qu’ils ne le méritent pas. Elle nomme ses personnages Nicki (Emma Watson), Mark (Israel Broussard), Sam (Taissa Farmiga), Chloé (Claire Julien) et Rebecca (Katie Chang).

Avertissement

Fille de Francis Ford Coppola, cousine des acteurs Nicolas Cage, Robert Carmine et Jason Schwartzman, Sofia Coppola aurait davantage pu faire partie des victimes du film (les célébrités cambriolées) que du gang. Et son regard porte en permanence un jugement sur ces ados qui, après tout, étaient aussi des rêveurs audacieux. Des gamins qui, sans cagoule et sans gants, ont passé des mois à piller sans se faire prendre. Une histoire «extrêmement contemporaine», dit-elle en conférence de presse cannoise, qui dit «beaucoup sur la culture dans laquelle nous vivons aujourd’hui». Mais voilà: Sofia Coppola méprise cette culture.

L’aspect moralisateur du film contredit même cette volonté de dresser le portrait d’une génération. Qui passerait son temps à cliquer sur des sites people (Dlisted, TMZ...), à se prendre en photo en permanence et à les publier sur Internet... Coppola résume les adolescents d’aujourd’hui à des monstres obsédés par les réseaux sociaux, par l’image et la mise en scène de soi, et souhaitant à tous prix rejoindre les célébrités dont ils épient la vie sur le Web. En assurant que The Bling Ring est «un récit en forme d’avertissement», elle ressemble à une aristocrate, un 4 août 1789 à 20h. Ou à Marie-Antoinette, si vous préférez.

Le regard porté est si lourd qu’il a provoqué en conférence de presse cette question adressée aux acteurs:

«N’avez-vous pas honte de faire partie de cette génération?»

Dedans et dehors

Prise dans cette impossibilité à aimer son sujet, Coppola tourne en rond. En atteste la répétition de plusieurs scènes dans le film; et le casting. Quand Coppola dénonce la vacuité de ce désir fou de célébrité, d'être connu pour être connu (la réalisatrice parle aussi de «mise en garde»), Paris Hilton, incarnation de ce pléonasme, figure justement au générique. Et l’acteur Gavin Rossdale, qui joue Ricky, gérant de boîte de nuit fréquentant les midinettes du gang, est lui-même fasciné par cette icône du rien. Il explique dans le dossier de presse:

«On m’a dit qu’on tournait ma scène juste après celle de Paris [Hilton], et j’ai pensé que c’était une étape importante du showbiz, parce que tous ceux qui veulent devenir quelqu’un doivent patienter derrière Paris à un moment ou à un autre, et puis, je la trouve géniale.»

Vacuité

Ces jeunes qui cherchent à tout prix à changer de vie, à s’étourdir à force de poudre et d’adrénaline, ce ne sont rien que des adolescents qui s’ennuient. The Bling Ring pourrait être un nouveau long-métrage sur cet ennui qu'elle a déjà si bien filmé. Mais au lieu de montrer, comme dans ses précédents films, une solitude ontologique, transcendant les milieux (de Virgin Suicides à Somewhere), les époques (Marie-Antoinette), les pays (Lost in Translation), Coppola fixe soudain la solitude sur un groupe, qu’elle stigmatise. Et soudain l’ennui qu’elle filme gagne le spectateur. Et la vacuité qu’elle filme tache son œuvre.

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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