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Cannes 2013, jour 1: «Gatsby» nous fait dégringoler en bas des marches

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.11.2016 à 15 h 26

Le réalisateur se trouve pris au piège de la ressemblance entre sa manière de réaliser et le monde qu’il décrit: faux, tape-à-l’œil, racoleur et d’un simplisme qui frise le crétinisme.

Leonardo DiCaprio lors de la cérémonie d'ouverture, mercredi 15 mai 2013. REUTERS/Loïc Venance/Pool.

Leonardo DiCaprio lors de la cérémonie d'ouverture, mercredi 15 mai 2013. REUTERS/Loïc Venance/Pool.

CANNES, JOUR 1

Non non, ce n’est pas la pluie du soir, plus tard transformée en trombes d’eau nocturnes, qui allait mettre de méchante humeur le festivalier tout aguiché de retrouver les promesses d’une vigoureuse averse de films. Si, au terme de cette première soirée, il y a matière à laisser transparaître un léger mécontentement, la faute en incombe entièrement au film d’ouverture.

Avant la séance, on voit bien pourquoi Gatsby se retrouve en cette prestigieuse posture: il assure au Festival un début éclatant, grâce à la présence de ses stars, et d’abord de Leonardo DiCaprio. Après la séance, on voit bien pourquoi il n’aurait pas dû être là. En fait de montée des marches, c’est à une descente degré par degré qu’on aura eu affaire durant les pas moins de 2h22 de projection.

La première marche à descendre consiste à décider une bonne fois pour toutes de ne pas chercher à mesurer le film de Baz Luhrmann à l’aune du roman de Francis Scott Fitzgerald. Bon, d’accord, ça n’aura pas grand chose à voir, et ne jouera pas du tout dans le même registre d’élégance désabusée et de violence sous-jacente.

«On se croirait dans un parc d'attractions»

Pourquoi pas, après tout? La fidélité dans l’adaptation n’est pas une loi d’airain, on peut faire de bons films en trahissant de bons romans. Mais il ne s’agit pas d’un autre choix, il s’agit d’une autre idée du spectacle, idée résumée au détour d’une réplique par un comparse: «On se croirait dans un parc d’attractions.» En fait, on se croirait un peu dans un parc d’attractions, un peu dans un jeu vidéo, un peu dans un dessin animé 3D, malgré la totale indigence de l’utilisation du relief. Et pas beaucoup dans un film.

«Allez», se dit le spectateur magnanime —c’est le premier jour—, s’il en est ainsi, on peut accepter de jouer dans ce registre-là, ce ne sera pas un grand moment de cinéma mais ce pourrait être ludique, ou joli, enfin quelque chose. Après tout, lorsque Disney s’empare d’Alice au pays des merveilles, il trahit une grande œuvre littéraire, il ne fait pas de cinéma mais de l’animation, mais du moins il déploie, dans le registre qui est le sien, un savoir-faire et, même, oui, une forme de goût —celui qui a cours dans cet univers-là. Campé sur la marche à laquelle on est arrivé, on est prêt à accepter que l’animateur Luhrmann fabrique, à sa manière plus bruyante et flashy, quelque chose de ce tonneau-là.

Mais rien de tel. Car ce qui frappe (assez violemment, aux yeux et aux oreilles) est l’extraordinaire laideur de tout —les lieux, les accessoires, les lumières, les peaux, les gestes… Cette laideur se mêle à une arrogance d’une très grande vulgarité. Assez rapidement, Baz Luhrmann ressemble aux protagonistes de l’histoire, sa manière de filmer fait penser à ces parvenus démesurément enrichis par le boom des années 20, qui viennent faire un étalage agressif de leur fortune dans le château où Gatsby donne ses fêtes pharaoniques.

DiCaprio sauve quelque chose du naufrage

Luhrmann fait depuis longtemps un cinéma qui repose sur l’effet de poudre aux yeux des effets spéciaux et sur des gadgets visuels —à quoi il convient d’ajouter, surtout pour Roméo+Juliette, un sens certain du tempo. Cette fois, le réalisateur se trouve pris au piège de la ressemblance entre sa manière de réaliser et le monde qu’il décrit: faux, tape-à-l’œil, racoleur et d’un simplisme qui frise le crétinisme.

Au cours de cette descente dont on atteint assez vite le fond, est-il au moins possible de se raccrocher à la rampe du jeu d’acteur? Pas le moins du monde —DiCaprio est un excellent comédien, il sauve quelque chose du naufrage, l’ombre d’une présence, un léger parfum d’humanité, rien de plus. Malgré les louables efforts de Carey Mulligan, Daisy est sacrifiée sur l’autel d’une superficialité sans charme, sans ombre ni émotion. Les autres, on n’est pas sûrs qu’ils aient même fait des efforts, tant l’espèce de broyeur synthétique qu’est le dispositif du film ne semble laisser de chance à quelque forme d’incarnation que ce soit.

Nous voici donc dégringolés en bas des marches —et mouillés qui plus est. Disons que c’est tant mieux: en parfaite position pour monter, et aller se réchauffer au festival qui commence aujourd'hui.

J.-M.F.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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