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La créativité appartient (aussi) à ceux qui se couchent tard

Mason Currey, mis à jour le 19.03.2014 à 19 h 24

Dans le cadre de la parution de son livre «Daily Rituals: How artists work», Mason Currey raconte comment les plus grands artistes convoquaient l’inspiration au quotidien. Après les lève-tôt, les couche-tard.

New York. REUTERS/Lucas Jackson

New York. REUTERS/Lucas Jackson

«Je crois vraiment qu’il y a des gens du jour et d’autres de la nuit», confia Ann Beattie lors d’une interview en 1980.

«Je pense réellement que le corps des gens est réglé sur des horloges différentes. En ce moment j’ai même l’impression que je viens juste de me réveiller, alors que ça fait trois ou quatre heures que je suis debout. Et je vais me sentir comme ça jusqu’à sept heures ce soir, quand je commencerai à reprendre du poil de la bête, et à neuf heures ce sera bon, je pourrai commencer à écrire. Mon horaire préféré pour l’écriture est entre minuit et trois heures du matin

Dans un épisode précédent j’ai passé en revue une douzaine d’exemples d’artistes qui travaillaient mieux aux petites heures de l’aube, tout en conseillant à mes lecteurs d’envisager d’en faire autant. Je ne suis sûrement pas objectif en la matière –je travaille toujours mieux avant le lever du soleil– mais je suis également persuadé qu’Ann Beattie a parfaitement raison. Chacun se sent plus alerte à différents moments de la journée, et le plus important est de l’organiser de façon à tirer le meilleur parti de son créneau personnel.

Alors, attardons-nous quelques instants pour célébrer les noctambules, dont on trouve de nombreux exemples illustres dans mon livre Daily Rituals. Henri de Toulouse-Lautrec produisait son œuvre la plus créative la nuit, lorsqu’il dessinait dans les cabarets ou posait son chevalet dans les bordels. Le philosophe, poète et historien allemand Friedrich Schiller travaillait presque exclusivement la nuit; ce qui est également vrai de Samuel Johnson, Gustave Flaubert, Marcel Proust et George Sand, qui écrivit au minimum 20 pages manuscrites presque toutes les nuits de sa vie adulte. Il n’était pas rare pour elle de se glisser hors du lit d’un de ses amants endormi pour commencer un nouveau roman au beau milieu de la nuit. Au matin, disait-elle, elle était souvent incapable de se souvenir de ce qu’elle avait composé lors de ces séances d’écriture tardive.

Trop noctambule pour être honnête?

Dans un documentaire de la télévision canadienne datant de 1979, le pianiste Glenn Gould décrivit son rythme de prédilection:

«J’ai en général un mode de vie très nocturne, principalement parce que la lumière du soleil ne me réussit pas. Les couleurs vives, quelles qu’elles soient, me dépriment en fait, et mes humeurs sont plus ou moins inversement proportionnelles à la clarté du ciel. En fait, ma devise personnelle a toujours été que tout bon côté a forcément sa part d’ombre. Donc je programme mes courses à faire le plus tard possible, et j’ai plutôt tendance à émerger en même temps que les chauves-souris et les ratons laveurs, au crépuscule

Franz Kafka s’asseyait à son bureau à 22h30 ou 23h et travaillait jusqu’à 1h, 2h ou 3h du matin. Thomas Wolfe commençait généralement à écrire vers minuit, «et s’emplissait d’énormes quantités de thé et de café» comme le souligne l'un de ses biographes. Bob Dylan a déclaré: «La plupart du temps, je travaille la nuitMichael Chabon écrit de 22h à 3h du matin, cinq nuits par semaine.

Cette dernière information est tirée d’un portrait de Chabon par la critique du New York Magazine Kathryn Schulz, dont le rythme est assez similaire. L’année dernière, elle a écrit un charmant essai sur le fait d'être un noctambule littéraire, que toute personne estimant que ceux qui travaillent la nuit ne sont que des traînards indisciplinés (ou pire –W.H. Auden a déclaré un jour que «seuls les “Hitler du monde” travaillent la nuit; aucun artiste honnête ne le fait») devrait être obligée de lire.

Dans le même numéro, Schulz fait aussi la critique du livre Internal Time: Chronotypes, Social Jet Lag, and Why You’re So Tired [Horloge interne: chronotypes, décalage horaire social et pourquoi vous êtes si fatigué] du scientifique allemand Till Roenneberg, qui explique le phénomène biologique derrière nos horloges internes extrêmement individualisées. On peut lire des extraits des découvertes de Roenneberg ici, mais la leçon la plus élémentaire à en tirer est exactement celle qu’Ann Beattie conjecturait en 1980: le corps de chacun est réellement réglé sur des horloges différentes, et vous ne pouvez rien faire pour modifier votre rythme biologique de sommeil.

Et si vous pouviez en revanche l’améliorer, ou en tout cas trouver le moyen d’étendre vos heures les plus productives? Et si le café aidait?

Mason Currey

Traduit par Bérengère Viennot

Mason Currey
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