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La créativité appartient à ceux qui se lèvent tôt

Mason Currey, mis à jour le 13.05.2013 à 19 h 06

Dans le cadre de la parution de son livre «Daily Rituals: How artists work», Mason Currey raconte comment les plus grands artistes convoquaient l’inspiration au quotidien. Aujourd'hui: les lève-tôt.

Clocks for Den / RobStephAustralia via FlickrCC License by

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Une amie de Frank Lloyd Wright remarqua un jour que depuis qu’elle le connaissait, l’architecte semblait passer ses journées à faire autre chose que travailler à la conception de ses bâtiments. Il organisait des réunions, répondait à des appels téléphoniques, rédigeait son courrier, s’occupait de ses étudiants –mais était rarement penché sur sa planche à dessin. Cette amie lui demanda: à quel moment concevait-il ses idées et faisait-il les croquis de ses constructions? «Entre 4h et 7h du matin», lui répondit Wright.

«Je m’endors très vite sitôt couché. Puis je me réveille vers 4h et je ne peux plus me rendormir. Mais j’ai l’esprit clair, alors je me lève et je travaille trois ou quatre heures. Ensuite je me recouche pour une petite sieste

Les habitudes de Wright n’avaient rien d’original. En faisant mes recherches pour mon livre Daily Rituals, je suis tombé sur une multitude d’histoires d’artistes créatifs qui produisaient la majeure partie de leur œuvre –parfois même la seule– au moment où le soleil se levait (des 161 personnages de mon livre, environ un tiers se réveillait à 7h du matin ou avant). Si je devais extrapoler, j’en tirerais la leçon suivante: levez-vous tôt et mettez-vous directement au travail, faites-vous une tasse de café si vous voulez, mais ne faites rien d’autre avant de vous asseoir, et tirez parti de ce moment avant que la myriade d’exigences de la vie quotidienne ne vous tombe dessus.

En fait, beaucoup d’artistes se lèvent aux aurores simplement parce qu’ils n’ont guère d’autre choix; travailler tôt le matin est une méthode qui a fait ses preuves pour caser un travail créatif dans des emplois du temps bien remplis. La romancière du XIXe siècle Frances Trollope en est un bon exemple. Elle ne commença à écrire qu’à 53 ans, et uniquement parce qu’elle avait désespérément besoin d’argent pour entretenir ses six enfants et son mari malade. Pour trouver le temps nécessaire à l’écriture tout en restant le principal soutien matériel de sa famille, Trollope s’asseyait à son bureau tous les matins à 4h et finissait d’écrire à temps pour servir le petit-déjeuner. Son fils Anthony Trollope adopta plus tard le même type de rythme, se levant à 5h30 pour écrire deux heures avant de se rendre à son travail au bureau de poste (plus tard dans cette série, je me pencherai sur les artistes qui occupaient des emplois à temps plein pendant la journée).

Du temps pour le reste

Avance rapide à l’automne 1962: Sylvia Plath suit le même genre d’emploi du temps. A l’époque, elle prenait des somnifères pour s’endormir, et lorsque leur effet se dissipait vers 5h du matin elle se levait et écrivait jusqu’à ce que ses enfants se réveillent. En travaillant ainsi pendant deux mois, elle composa pratiquement tous les poèmes d’Ariel, recueil posthume qui la plaça parmi les grandes voix nouvelles de la poésie.

Certaines personnes se lèvent tôt parce qu’elles y sont obligées, mais d’autres trouvent que les petites heures de l’aube ont quelque chose de particulier. Edna O’Brien, romancière et dramaturge irlandaise, travaille le matin explique-t-elle, «parce qu’on est plus près de l’inconscient, de la source d’inspiration».

Il se trouve que moi aussi je préfère travailler tôt le matin –pas parce que je me sens plus près de l’inconscient, mais parce que je me sens encore à demi-conscient. Etre à moitié réveillé, physiquement fatigué, le regard flou et de mauvais poil est, pour moi, le meilleur état pour écrire en étant concentré. Je n’ai tout simplement pas l’énergie mentale ou physique suffisante pour me laisser distraire comme pendant le reste de la journée.

L’une des mes habitudes préférées pendant mes recherches pour le Daily Rituals était celle de Nicholson Baker, qui préfère aussi travailler au réveil. «L’esprit vient d’être nettoyé de frais mais il est aussi brouillé et on est encore complètement endormi», m’a-t-il confié lors d’une interview. «J’ai découvert qu’alors j’écrivais différemment.» Baker aime tant cette impression qu’il a mis au point une stratégie pour extraire deux matinées à partir d’une seule journée. Il se lève vers 4h ou 4h30 du matin et écrit pendant une heure et demie –ensuite il se recouche jusqu’à 8h30 et se relève, pour consacrer cette fois son attention au «travail de genre diurne» comme la transcription d’interview ou la correction de ce qu’il a écrit pendant la séance de sa première matinée.

J’ai jusqu’ici évoqué beaucoup d’écrivains, et il se trouve en effet que les habitudes matinales de travail sont particulièrement répandues parmi les personnalités littéraires. Les inestimables archives d'interviews d'auteurs de la Paris Review regorgent d’histoires de romanciers et poètes qui se lèvent dès potron-minet: Ernest Hemingway, qui écrivait «tous les matins aussi tôt que possible après l’apparition des premières lueurs du jour»; Toni Morrison, qui se réveille avant l’aube, fait du café et attend pour «regarder la lumière arriver» avant de se mettre au travail; Haruki Murakami, qui se lève à 4h et écrit cinq ou six heures.

Je n’ai pas trouvé autant de représentants des arts visuels se levant avant l’aube pour se mettre au travail, bien qu’il y en ait plusieurs sans aucun doute. Francis Bacon se réveillait à peu près avec le soleil et peignait plusieurs heures avant le déjeuner. Selon un portrait de 2002 paru dans le New York Times Magazine, Gerhard Richter se réveille à 6h15 (mais attend 8h avant de se rendre dans son atelier, dans la cour). Le designer graphique Stefan Sagmeister raconte qu’il se lève à 5h tous les matins «simplement parce que c’est plus excitant de me mettre au travail que de me rendormir».

Ceci dit, il n’est pas obligatoire de ne faire que travailler, et rien d’autre, à ce moment-là. Milton consacrait la matinée à la contemplation solitaire depuis son lit, et ce dès 4h du matin (5h l’hiver). Le domestique d’Emmanuel Kant devait le réveiller à 5h pour une très importante séance de méditation, accompagnée d’une ou deux tasses de thé léger et d’une pipe de tabac. George Balanchine se levait avant 6h, préparait du thé, lisait un peu ou faisait une partie de solitaire en démêlant ses pensées. Ensuite il faisait son repassage pour la journée. «C’est quand je repasse que je fais le plus gros de mon travail», raconta-t-il un jour.

A ce point, je sens bien que certains lecteurs secouent la tête de frustration, d’incrédulité ou en plein auto-apitoiement. Et comment fait-on quand on n’est pas du matin? Comment fait-on quand on peut à peine s’arracher de son lit avant le lever du soleil, sans parler de chevaucher Dieu sait quelle vague magique de créativité? Ne vous alarmez pas: il existe tout une faction d’artistes lève-tard qui restaient éveillés toute la nuit, et dont je me livrerai à l’analyse de l’emploi du temps dans un prochain épisode.

Mason Currey

Traduit par Bérengère Viennot

Mason Currey
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