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L'héritage de Jean-Marc Roberts chez Stock est-il respecté ou bafoué?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 09.09.2013 à 19 h 20

Manuel Carcassonne, son successeur à la tête de la maison d'édition, a retiré un roman polémique du catalogue de la rentrée littéraire. Attitude inélégante ou affirmation de la liberté de l'éditeur?

Jean-Marc Roberts le 29 août 2006. AFP/Bertrand Guay.

Jean-Marc Roberts le 29 août 2006. AFP/Bertrand Guay.

Jean-Marc Roberts, mort le 25 mars, disait souvent dans des entretiens qu'être éditeur, c'est imposer un goût. Que la Bleue, collection qu'il avait fondée chez Stock, reflétait le sien.

Son goût l'avait porté, dans les derniers mois avant sa mort, à travailler sur un texte qui devait paraître à la rentrée de septembre 2013: Toute la noirceur du monde, de Pierre Mérot. L'histoire d'un professeur virant de plus en plus à droite, jusqu'à l'extrême.

«Jean-Marc Roberts s'était enthousiasmé pour le texte de Pierre Mérot, qui devait être un des temps forts de la rentrée littéraire de Stock, à côté des ouvrages de Jean-Louis Fournier ou de Judith Perrignon», écrit Alain-Beuve Méry dans Le Monde. Ce livre, lit-on dans le même article, était «le dernier coup de cœur de Jean-Marc Roberts», selon Véronique de Bure, éditrice et auteure, qui lui avait fait parvenir le manuscrit.

Mais il ne figurera finalement pas dans le catalogue de Stock de la rentrée. Le successeur de Jean-Marc Roberts, Manuel Carcassonne, s'en est tout simplement débarrassé.

«Le manuscrit de Pierre Mérot, Toute la noirceur du monde, m'a été proposé chez Grasset par son auteur en mars 2012 sous le titre Divertissements», écrit-il dans un communiqué adressé à Livres Hebdo, après que L'Express a révélé l'annulation de la parution.

«Je l'ai refusé fin mars 2012, l'ayant lu, et en ayant débattu en comité de lecture, conformément à nos pratiques rue des Saints-Pères. Dans son envoi, l'auteur qualifiait lui-même son livre d'"un peu dérangeant", euphémisme à mes yeux: je n'en partage ni la vision du monde, ni la morale, ni l'esthétique, ni le parti pris. Découvrant ce livre dans les programmes de rentrée de Stock, je ne peux désavouer mon propre jugement, ni ne veux publier un texte que je n'approuve pas et ne saurais donc être en situation de défendre.»

«Scandale en vue à Saint-Germain-des-Prés?», s'interroge L'Express. Manuel Carcassonne assure qu'il n'y a «pas d'affaire Mérot». Alain Beuve-Méry y voit une «inélégance à l'égard de la mémoire de son prédécesseur».

Roberts aurait voulu voir ce texte publié. Il défendait avec ardeur ses auteurs et les livres auxquels il croyait. Mais il croyait aussi qu'un éditeur est une personne libre qui affirme ses goûts. «Un goût, c’est ce qu’il y a de plus difficile à avoir. J’en connais tant qui n’en ont aucun. Qui demandent leur avis à tout le monde avant de publier un livre», expliquait-il peu de temps avant sa mort. Et quelques années auparavant:

«La seule façon dont je réussis à peu près à faire ce travail, c’est quand j’ai le sentiment de faire ce que je veux.»

Peut-être que son successeur respecte à la lettre son héritage.

C.P.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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