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Un morceau a capella sacré Prix Pulitzer de la musique

Thibault Prévost, mis à jour le 17.04.2013 à 18 h 23

Le prestigieux prix Pulitzer, dont le palmarès vient d’être dévoilé, ne sert pas qu’à fournir une heure de gloire à un journaliste –et tourner, une fois par an, les projecteurs sur le noble aspect de la profession. Il récompense  également les lettres, le théâtre et la musique. Les NRJ Music Awards en plus snob, en quelque sorte. Du coup, pendant que Javier Manzano, le pigiste de l’AFP, récolte tous les honneurs pour sa sublime photo de rebelles syriens, les autres lauréats –pas moins méritants– viennent chercher leur récompense dans l’anonymat le plus complet. Et c’est bien dommage, car la catégorie «musique» a accouché cette année d’un ovni sonore, Partita for 8 voices, signé Caroline Shaw. Et je l’ai écouté.

Autant prévenir avant de lancer la chanson, on nage dans un océan d’avant-garde conceptuel: en effet, pour la première fois de sa longue histoire, le prix Pulitzer musical a été décerné… à une composition a capella. Les instruments à cordes, vents, marteaux et percussion peuvent rentrer chez eux, le morceau de Caroline Shaw est une ode à la production par voie buccale, loué par les jurés comme «un travail a capella inventif et finement ciselé qui regroupe de manière unique les soupirs, murmures, mélodies sans mots et chuchotements». Remballons nos sourires ironiques et appelons ça un retour aux sources.

Côté style, évidemment, le produit est totalement inclassable. Difficile à écouter à plusieurs sans finir par étouffer un rire nerveux et des regards entendus, impossible à écouter en pratiquant une quelconque activité sportive ou cérébrale, Partita for 8 voices est un voyage en solitaire aux confins de la chorale, «bizarre et adorable» selon The Atlantic, qui nécessite de la concentration et, comme les miracles et les phénomènes paranormaux, une bonne dose de foi.

Sur son site, la compositrice, qui estime «faire de la musicke (sic) avec une orthographe vieillotte», décrit le titre comme «un morceau simple, né d’un amour de la surface et de la voix humaine, de la danse et des ligaments fatigués, de la musique, et de notre désir élémentaire de tracer des lignes d’un point à un autre».

Nous y voilà: Partita for 8 voices, c’est de l’émotion en mouvement. Ecrite et composée par une jeune femme de 30 ans, la plus jeune lauréate du prix Pulitzer, violoniste de son état.

«Des chaussures en soie sur une mosaïque de marbre»

L’œuvre se décline donc en 4 mouvements: «Allemande», «Sarabande», «Courante» et «Passacaglia». Le sommet du monolithe, «Courante , culmine à neuf minutes. Quoique parler de «monolithe» ne soit pas ici très pertinent, tant les arabesques sonores produites par les huit voix du groupe Roomful of Teeth, avec lequel tourne Caroline Shaw, semblent flotter dans l’air et se jouer de la gravité pour mieux rebondir librement dans l’encéphale.

A l’écoute, les images s’entremêlent autant que les voix et les interjections se chevauchent, et tout culmine dans le bordel cosmique de «Courante», qui m’a rappelé tour à tour un générique de série, un concert de spoken word, un décollage d’hélicoptère ou une cérémonie funéraire, tout en me donnant l’impression que mes neurones étaient montés en neige.

Parfois, aussi, j’avais furieusement envie d’arracher le casque de mes oreilles (notamment un passage dans «Passacaglia» qui sonne comme Saint-Lazare un jour de grève SNCF), mais je ne doute pas une seule seconde qu’écouter Partita for 8 voices au moins une fois par jour, seul, les yeux clos et casque (de bonne qualité, si possible) vissé sur la tête soit bénéfique à long terme pour la santé mentale.

L’équivalent sonore d’un film de Terrence Malick: fougueux, mystique, invocatoire et incompréhensible. Excellent pour stimuler l'activité cérébrale. Idem pour les partitions, qui tiennent du langage codé –pour décrire le tempo d’«Allemande»,  Caroline Shaw parle de «chaussures en soie glissant sur une mosaïque de marbre». De quoi s’interroger sur l’état psychologique de la jeune femme... ou sur son train de vie.

Ce n’est pourtant pas la première fois que le jury du prix Pulitzer honore les expérimentations sonores: en 2011, déjà, les jurés avaient un peu craqué en décernant la récompense au compositeur chinois Zhou Long, dont l’opéra Madame White Snake mélangeait musique chinoise ancestrale et dissonance funky –ce qui, pour certains critiques, était finalement très conventionnel.

Auréolée de ce succès, Caroline Shaw devrait partir en tournée avec Roomful of Teeth, mais on ne risque pas de les voir bientôt enflammer Bercy. La tournée d’a capella expérimental devrait se limiter aux amphithéâtres des grandes universités américaines, comme Yale, et aux salles de concerts avant-gardistes de New York.

T.P.

Thibault Prévost
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