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Les écrivains peuvent-ils prendre leur retraite?

Temps de lecture : 2 min

Philip Roth. New York. Septembre 2010. REUTERS/Eric Thaye
Philip Roth. New York. Septembre 2010. REUTERS/Eric Thaye

Ce sont ces quelques mots de Philip Roth qui ont tout déclenché:

«Je n’ai pas l’intention d’écrire dans les dix prochaines années. Pour tout vous avouer, j’en ai fini. Némésis sera mon dernier livre.»

L'auteur de La Tache qui démissionne, qui prend sa retraite: personne ne s'en remet. Et le New Yorker s'interroge: les écrivains peuvent-ils vraiment prendre leur retraite?

Le Point évoquait en novembre 2012 Georges Simenon, qui, à 69 ans, renonça à la fiction après une oeuvre phénoménale. «Il fait remplacer sur son passeport la mention de romancier par celle de sans profession», racontait Le Figaro Littéraire en 1999.

Les retraites réelles sont rares

Il y avait aussi Julien Gracq —situation assez semblable à celle de Philip Roth—, qui confiait en 2006 que son inspiration s'était tarie, précisant:

«Il est difficile de dire si c'est réellement par épuisement du fonds ou pour cause de désintérêt du genre: l'envie de s'y remettre disparaissant sans doute en même temps que les moyens.»

Le site américain The Millions rajoute quelques noms: Rimbaud, E.M. Forster, J.D. Salinger... Mais rares sont les retraites tout à fait réelles. La vie de Rimbaud fut courte, et il n'est pas sûr que Forster ou Salinger aient vraiment cessé d'écrire.

Le New Yorker précise que plusieurs se sont dits en congés pour simplement mieux continuer. A l'instar de Stephen King, qui «fut peut-être le premier romancier à tenter de prendre sa retraite publiquement, avec modernité, mais cela ne dura pas. Il a passé toute sa retraite à écrire des livres, des douzaines».

Shakespeare s'est peut-être arrêté d'écrire plusieurs années avant sa mort. Mais il s'agissait d'une époque où vous ne disiez pas à la presse «Oyez oyez, vous ne lirez plus de livre de moi à partir de maintenant». Et certains historiens estiment que parler d'une retraite complète est anachronique.

«Je ne veux plus tomber amoureux»

Si la retraite de Philip Roth est réelle (ce qu'elle semble devoir être), l'auteur de Portnoy et son complexe serait en fait une sorte de pionnier de l'écrivain nouvelle génération. Le New Yorker précise:

«L'annonce d'un congé pris par un écrivain va de pair avec le modèle actuel de célébrité dans lequel les personnes publiques —y compris quelques écrivains— sont scrutées, et dont on attend qu'elles partagent leurs activités diverses avec le public.»

L'idée qu'un écrivain puisse prendre sa retraite est si choquante simplement parce qu'elle réduit l'écriture à un métier banal. On peut prendre sa retraite d'écrivain comme sa retraite d'expert-comptable. Un écrivain retraité, écrit encore le New Yorker, «cela semble incongru». C'est «aussi bizarre pour un écrivain de prendre congé des mots que pour un homme d'être, comme William H. Gass l'écrivit autrefois, "en congé de l'amour"».

Mais la façon dont Philip Roth perçoit sa retraite sauve un peu la conception romantique de l'écriture. Il ne s'agit pas d'arrêter de gagner sa vie, ou de se reposer. Il s'agit de mettre fin à un pan émotionnel de sa vie. Et l'écriture est bien de l'ordre de la passion amoureuse, comme l'assurait l'écrivain au Monde en février dernier:

«Je n'avais plus envie de me mettre au travail. Il y a des tas de choses que je ne veux plus faire, je ne veux plus tomber amoureux par exemple.»

C.P.

Charlotte Pudlowski Rédactrice en chef de Slate.fr

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