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ARRGH! Monstres de mode

Antigone Schilling, mis à jour le 05.04.2013 à 10 h 52

Plus que deux jours pour aller à une très réussie exposition sur la mode et les monstres à la Gaîté lyrique.

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Collectif d’olibrius (Vassilis Zidianakis, Stamos Fafalios, Angelos Tsourapas) venu de Grèce, Atopos fut, déjà il y a quelques années, rassembleur d’une superbe thématique autour du vêtement en papier: RRRIPP! présentée notamment au MUDAM de Luxembourg. Atopos récidive cette fois à Paris dans un lieu enthousiasmant par sa programmation, la Gaîté lyrique, avec la fantaisiste exposition ARRGH!, rassemblant de surprenants monstres issus de la mode. Ici, pas le moindre effroi, mais l’amusement face à une loufoquerie débridée.

En préambule s’inscrit la définition du monstre et ses origines en grec qui ne qualifient pas uniquement quelque chose d’effrayant, mais tout ce qui ne peut être expliqué. Une autre étymologie rattacherait le concept de monstre au latin et à l’idée de montrer, comme les phénomènes de foire qui jadis exhibaient les êtres mal formés pour satisfaire la curiosité malsaine du public.

Le monstre a des racines qui plongent dans toutes les mythologies où se retrouvent créatures hybrides, êtres fantastiques, formes démesurées, avatars, jusqu’aux mutants engendrés par la science-fiction. Souvent rattaché à la peur, le monstre trouble et inquiète, juste par sa différence. Dans l’Antiquité figure tout un cortège de monstres aux pouvoirs surnaturels et de créatures fantastiques souvent issues d’unions improbables. Le moyen-âge associe les monstres souvent au mal dans ses visions de l’enfer sans oublier les gargouilles grimaçantes. Jérôme Bosch au XVIe siècle recompose tout un bestiaire surréaliste avant l’heure, hybridant ses créatures, imaginant des machines improbables dans un enfer plus effrayant que le paradis.

ARRGH! Monstres de mode rassemble des oeuvres sur cette thématique. Pour Atopos: «La figure humaine tend à disparaître, elle est remplacée par un masque et souvent, ce n’est pas seulement le masque mais tout le corps qui est complètement changé : la forme, la dimension... l’humain, petit à petit, se mute et devient monstre, le corps devient hybride.»

Dans un rassemblement hétéroclite (une soixantaine de créateurs) et pourtant homogène se côtoient valeurs sûres de la mode créative et nouveaux talents pas encore engloutis dans le circuit commercial. Le corps se cache, s’enveloppe, s’oblitère, se protège, se colore. Maison Martin Margiela, dans le droit fil de son histoire, y figure avec l’effacement du modèle sous son masque blanc. Lui répondent les silhouettes toutes en noir et géométriques de Craig Green qui semble avoir (sans les connaître!) jeté une passerelle vers la figure du kuroko japonais (manipulateur de théâtre vêtu de noir qui se déplace sur scène et que, par convention, le spectateur occulte de sa perception). Rick Owens proposerait un dark side du monstre. Andrea Cammarosano, avec un vêtement hybride, récupère l’esprit duffle-coat avec un monstre de coin de rue, nomade mystérieux, sans attaches. 

Toute une mythologie défile, inspiration de squelettes, momies, fantômes mêlant la nuit, la disparition, la résurrection à un imaginaire joyeusement morbide. L’influence des manga développe des animaux bizarres, mutants, des avatars où passé et futur se côtoient.

Issey Miyake et Dai Fujiwara avec leur concept avant-gardiste d’A Poc ont choisi de réinterpréter l’animal avec des silhouettes de singe, d’ours où la forme animale stylisée frôle l’abstraction dans un vêtement ludique.

Le masque est une figure majeure, depuis le théâtre de l’Antiquité jusqu’à la fantaisie multicolore des carnavals et les masques de lutteurs, catcheurs, paradant sous leurs traits cachés. Shin Murayama et ses intrigants masques le revisite, le magnifie, à l’abri des regards. 

Le cheveu aussi fait des vagues avec une pilosité qui se transforme en vêtement et le travail de Charlie le Mindu (qui défile aussi désormais en off de la couture). Bronwen Marshall avec sa bouche béante imprime un cri sur son travail de tissages de bandes de couleurs. On aura tout vu, le duo bulgare hybride les éléments qui composent leurs monstres déjà présents dans leur couture et collections d’accessoires. Andrea Crews (collectif mené par Maroussia Rebecq) avec «L’homme à la tronçonneuse» installe le vêtement de récupération prêt à être découpé (consommé, jeté?) et ajoute au projet une vision «politique» de la mode et son cycle sans fin (sans finalité?). Filep Motwary et Maria Mastori, venus de Grèce, ont composé un total look tapisserie camouflage pour élégante avec, au bout d’une laisse, l’ours assorti. Nom à retenir pour le futur, Chii He et sa collection Oh my dog pour Saint Martin’s en 2011.

À peine sortis des écoles, les jeunes créateurs ont encore le choix de s’amuser avant de rentrer dans le moule du commercial. Si la finalité de la mode se révèle inéluctablement mercantile, elle ne doit pas oublier la création. Avec cette exposition, la fantaisie triomphe. Enfin s’expriment humour et créativité débridées dans une mode qui ronronnait.

Rien de plus réjouissant que ces monstres à excroissances bizarroïdes. Face à l’inexplicable, à l’intrigant surgit la surprise et une bonne humeur contagieuse.

Antigone Schilling

A la Gaîté Lyrique jusqu’au 7 avril.

Antigone Schilling
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