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«L'Ecume des jours»: à quoi ressemble le pianocktail de Michel Gondry?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 21.03.2013 à 11 h 02

L'adaptation du roman de Boris Vian était projetée ce mercredi à la presse. Premières impressions à chaud.

Romain Duris et Audrey Tautou dans «L'Ecume des Jours» © Studio Canal.

Romain Duris et Audrey Tautou dans «L'Ecume des Jours» © Studio Canal.

Michel Gondry l’a lu à l’adolescence pour la première fois, L’Ecume des jours. Probablement comme vous. Comme la plupart des lecteurs de Boris Vian, qui ont du coup de ce roman onirique et sombre des souvenirs confus d’absolu, de jeunesse.

On se souvient d'une histoire d'amour entre Colin et Chloé; du meilleur ami Chick, fanatique du philosophe Jean-Sol Partre, d'Alise sa compagne, de Nicolas le cuisinier qui fait tomber les filles; on se souvient d’un pianocktail, d’un appartement peuplé d’amicales souris, de notes de jazz sur lesquelles les personnages dansaient le biglemoi, puis d’un nénuphar qui pousse dans une poitrine, du monde qui s’assombrit, se rétrécit. De la fanaison des fleurs et des êtres.

Il fallait bien le réalisateur de La Science des Rêves pour rendre ça.

Fidélité...

Michel Gondry construit son film (qui sort en salles le 24 avril et était projeté pour la première fois à la presse ce mercredi) comme on construit des cabanes étant enfant: à coup de rêves et de matières, de tissus, d’objets simples dont on a l’impression qu’ils ont une vie autonome.

C’est le propre d’une œuvre littéraire que d’avoir suscité en chaque lecteur des images, des mondes personnels. C’est le risque de toute adaptation que de trahir ces images et ces mondes. Mais jamais en voyant L’Ecume des Jours, on se dit que Gondry s’est trompé d'univers. Que non, ce n’était «pas comme ça».

Certains éléments du film reprennent à la lettre ceux du livre, comme le pianocktail. Ce piano surréaliste inventé par Vian permettait qu’à chaque note jouée corresponde «un alcool, une liqueur ou un aromate», disait Colin dans le livre. «La pédale forte correspond à l’œuf battu et la pédale faible à la glace», et toute fausse note risque de faire déraper l’harmonie du mélange...

Chez Gondry, Chick (Gad Elmaleh) se met au clavier, et l’on voit s’agiter les touches et les marteaux, à découvert, les verres et les alcools glisser le long du barrage, de la table d’harmonie. Puis Chick et Colin (Romain Duris) dégustent leur breuvage.

... et libertés réjouissantes

D’autres éléments du film, en revanche, prennent des libertés avec le livre. Ainsi, Chloé (Audrey Tautou) n’a plus ni les cheveux frisés ni les yeux bleus.

Cela importe peu, car la plupart des libertés prises sont réjouissantes. Dans une scène, Chick avale des comprimés de ses livres à la fin d'un repas avec Colin, et la voix du philosophe résonne alors dans la pièce. Les deux amis planent, comme shootés à un joint roulé dans l’existentialisme.

A la soirée à laquelle Colin et Chloé se rencontrent sont servis des petits fours. Vian disait «des petits fours sur un plateau hercynien». Gondry a fait fabriquer des fours (comme des fours à micro-ondes) qu’il fait servir sur des plateaux.

Quand Vian écrivait, au moment où Colin invitait Chloé à danser, «Il se fit un abondant silence à l’entour, et la majeure partie du monde se mit à compter pour du beurre», plutôt que de filmer une scène de bal classique où seuls les deux amoureux sont visibles, Gondry laisse la musique, les autres personnages, mais la lumière se tamise, et descend du plafond comme un ciel de tissu, presque une immense aile de papillon, poudrée et fragile. Avec des jambes de coton, tout le monde danse le biglemoi.

La mise en scène de Gondry, jubilatoire, réveille les mondes imaginaires que tous les lecteurs de Vian avaient en eux. Il donne vie aux objets comme dans un conte de fées, presque une prosopopée; et justifie la phrase de Vian, reprise dans le film: «Ce sont les objets qui changent, pas les gens.»

Dans ce monde à la mécanique féérique, les personnages ont en fait trop peu de place. L’émotion suscitée par les choses est presque enlevée aux personnes.

Cette histoire d’amour bouleversante entre Colin et Chloé, où l’on peut être tué par un nénuphar, ces histoires d’amis où presque tous meurent à la fin, violemment, laissant des traces de sang dans l’histoire et les esprits, sont étouffées. Chez Vian, les objets changeaient mais les gens vivaient. Chez Gondry, un peu moins. Pas assez.

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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