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Antonin Baudry, un diplomate qui planche

Laura Pertuy, mis à jour le 12.03.2013 à 12 h 31

Qui est l'homme derrière Abel Lanzac, auteur de «Quai d'Orsay», sacré meilleur album au festival d’Angoulême? Rencontre avec Antonin Baudry, diplomate ludophile et gentiment déjanté.

Une planche de «Quai d'Orsay»

Une planche de «Quai d'Orsay»

La remise du prix du meilleur album BD à Angoulême le 3 février à Quai d'Orsay a été l'occasion de découvrir non pas Abel Lanzac, l'auteur, mais Antonin Baudry, grand bonhomme barbu et souriant qui se cachait derrière ce pseudonyme depuis 2010, année de parution du premier tome de Quai d’Orsay (Dargaud). «Un secret de polichinelle» qui a tout de même offert à Antonin Baudry, conseiller culturel de l’Ambassade française aux Etats-Unis, une liberté de création grisante.

Plongée tonitruante dans le quotidien d’un cabinet ministériel, la BD illustrée par Christophe Blain retrace les péripéties d’Arthur Vlaminck, speech writer novice pris dans un tourbillon de conflits internationaux.

Son créateur, rompu aux codes du dédoublement, s’y dévoile par bribes et par bulles, entre observation méticuleuse et extravagance brillante.

Sur le grand bureau de verre, quelques dossiers proprement empilés attendent d’être parcourus par le jeune conseiller, en poste depuis trois ans. Dehors, les cimes nues de Central Park et la vague rumeur de la 5e Avenue.

«Je n’aime pas que les objets s’interposent entre le parc et moi. Il me faut le champ libre pour réfléchir.»

C’est dans l’ordre qu’évolue Antonin Baudry, aux antipodes du personnage que lui a inspiré son passage au cabinet de Dominique de Villepin (2003-2005).

«La conception de Quai d’Orsay s’est faite sur des périodes très courtes; être dans l’urgence fait jaillir des choses qui n’auraient pas pu s’exprimer dans le confort. Je suis fait comme ça, j’aime travailler dans l’intensité. Et puis je voulais témoigner d’un Quai d’Orsay qui travaille. On en a une image faussée alors que les gens y sont souvent extrêmement dévoués, voire sacrificiels pour certains. Et comme dans toute activité frénétique, il y a une forme d’ébullition assez drôle mais toutefois productive.»

Cette aisance à créer des personnages pleins des aspérités qui font les grandes histoires, Antonin Baudry la rode au gré de ses missions diplomatiques, d’abord au ministère des Affaires étrangères, puis à la tête des services culturels de Madrid, et désormais à New York.

Rigueur et fantaisie

Formé au travail acharné et à la solitude que connaissent tant les plumes des grands politiques, il se garde bien de diriger son service en monologuiste. Car derrière l’assise sereine de ce trentenaire, on décèle la fougue virale d’un passionné des arts qui a fait de l’éducation et de l’accès à la culture française les fers de lance de sa mission aux Etats-Unis. Juliette Hirtz, normalienne en charge de ses discours, le dessine comme «quelqu’un d’extrêmement énergique qui sait prendre des décisions très rapidement. Antonin transforme toute idée en action».

Mordu de défi, Baudry emploie son énergie à superviser les projets montés par son équipe, de l’exposition dédiée à Proust (héros de son mémoire) à la Morgan Library au concert d’IAM en plein Central Park prévu en juin prochain pour la fête de la musique.

Ancien spécialiste des «langages» au ministère, il s’appuie sur les deux piliers de sa formation supérieure (Polytechnique et l’Ecole normale supérieure) pour guider les projets des services culturels vers une célébration de la langue. Avec rigueur... et fantaisie. Une approche en deux strates probablement puisée dans l’étude des humanités mais aussi des sciences, qu’il entreprend au sortir de l’adolescence.

«J’ai commencé par étudier les mathématiques puis, à 19 ans, alors que je lisais très peu, j’ai eu une révélation. Il fallait que je me forme en philosophie, en histoire et en littérature pour mieux comprendre le monde alentour.»

«C’est quelqu’un qui pense à travers les sciences et qui dispose d’un mode de raisonnement extrêmement méthodique. Comme il a des exigences très élevées, j’ai l’impression d’être constamment en train de faire du saut à la perche, à vouloir toujours passer un cran plus haut», explique Juliette Hirtz.

Au jeu de la programmation culturelle, chacun se déplace sur le grand échiquier diplomatique et le normalien féru de cinéma joue intelligemment ses coups, avec justesse et précision.

Des lignes fortes que l’on retrouve d’ailleurs dans «La course à l’Elysée», jeu de société imaginé par Lanzac et illustré par Blain où le joueur doit faire face à des problèmes complexes en se parant de persuasion et de tactique. Au cœur du concept, l’importance de se mettre à la place de l’autre, clin d’œil au rôle de speech writer, et la volonté d’Abel Lanzac de «raconter une histoire et de dévoiler le fonctionnement du sujet choisi», explique Stéphanie Lancien, éditrice du jeu (Letheia). Mais il était aussi question de rendre justice à une vision peu flatteuse des politiques, toujours présentés avec un plein attirail de défauts mais dont on sous-estime le «mérite d’essayer de s’occuper de la chose publique et d’y engouffrer leur vie».

«Il me dit toujours qu’à l’Ambassade, il faut être un laser, comprendre et agir de façon très vive. Je dirais même que lorsqu’on travaille pour Antonin Baudry, il faut être un sabre laser», commente Juliette Hirtz.

«Ce serait fantastique de pouvoir ouvrir les cerveaux»

Au cours de l’entretien, Antonin Baudry désignee une mappemonde accrochée au mur de son bureau.

«Je suis un homme de cartes.»

Subitement, il s’anime. C’est décidé, toute son équipe est conviée à une partie de «RISK» le vendredi suivant. Des éclairs comme celui-ci, il en fait jaillir sans crier gare, à répétition. Franc et presque naïf, à la manière d’un enfant qui voit simplement le bon sens d’une situation et l’exprime en une impulsion. «Puiser dans le budget pour envoyer des journalistes en voyage de presse? C’est une blague», s’insurge-t-il lors d’une réunion de service. Exigeant, Antonin Baudry veut percer la vérité en toute chose, et avant tout en lui-même. De ces années passées chez Villepin, il tire une dextérité déconcertante à sonder ses interlocuteurs.

«J’essaie de deviner les gens derrière ce qu’ils laissent paraître. Ce serait fantastique de pouvoir ouvrir les cerveaux pour observer comment tout cela fonctionne. Aux Affaires étrangères, les choses m’apparaissaient déjà sous forme de BD, je dois être atteint d’une maladie… J’ai tendance à voir la réalité sous des filtres un peu différents et à les confronter. Les situations que je rencontre m’inspirent régulièrement des jeux. Si j’ai voulu inscrire Quai d’Orsay sous le signe d’un couple –Héraclite et Démocrite, l’homme qui rit et l’homme qui pleure–, ce n’est pas complètement un hasard. J’ai souvent eu le sentiment que tout ce dont je n’arrivais pas à rire était source de souffrance. De fait, j’essaye de convertir ce qui m’agace en choses amusantes tout en me questionnant sur les règles qui régissent nos existences.»

Chatouillé par l’obsession d’une technique perfectible, il interroge ses collaborateurs proches sur sa performance lors d’un récent discours de remise de décorations.

«Quand il se rend compte qu’il a pris le mauvais chemin, il n’hésite pas à tout recommencer», explique Juliette Hirtz. Plongé dans une vision du monde «incroyablement bien formulée», il s’amuse à en décrypter les mutations et à modifier son angle d’approche.

Dans ces perceptions démultipliées s’engouffre la poésie du sage qui s’ignore, cet homme à deux têtes qui n’en a finalement bien qu’une, solidement arrimée à son sérieux pétulant. Et à l’enchaînement d’actions réfléchies en un éclair, effectuées dans un laps de temps qui fait toute l’intensité dramatique et comique de Quai d’Orsay, s’ajoute ce moment de relâche furieusement beau où Alexandre Taillard de Vorms, avatar de Villepin, puis bientôt Arthur, son protégé, parcourent Héraclite à leur bureau. Des sursauts de philosophie qui nourrissent les lignes directrices du scénario imaginé par Abel Lanzac comme de la politique culturelle menée par Antonin Baudry.

Laura Pertuy, à New York

Laura Pertuy
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