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Les spaghetti alla puttanesca, des pâtes politiques

Floriana, mis à jour le 10.07.2013 à 18 h 30

Quoi de mieux que ce plat bordélique pour aller avec les élections qui se déroulent en ce moment en Italie?

Spaghetti alla Puttanesca. Raitank CC BY 2.0

Spaghetti alla Puttanesca. Raitank CC BY 2.0

Ah, les élections italiennes. Une sorte de gigantesque Commedia dell’Arte mais en version série Z, sans rires ni art, juste avec les mauvais acteurs, la mauvaise intrigue, et le mauvais dénouement. Un exercice démocratique au sujet duquel les Italiens se déchirent pendant des semaines, sans jamais débattre ni avancer une quelconque nouvelle idée ou solution. Ce sera à qui insultera l’autre le plus fort.

Ces insultes permanentes par médias interposés, cette démagogie et ce populisme oppressants, ce foutage de gueule quasi-impuni, tous les jours, partout. L’Italie qui d’ordinaire cultive si bien le bon goût, l’élégance, le raffinement, la culture, tous les jours, dans les moindres recoins de ses villes, villages, collines, montagnes et littoraux, qui aime s’extasier des choses les plus simples, une olive, une tomate, le soleil, une boule de pain, se métamorphose.

Si un millième de ce qui se passe ici en Italie survenait en France, la Bastille serait à feu et à sang une seconde fois. Les Italiens le savent d’ailleurs, et admirent le «courage» de leurs cousins et du pays de la «révolution».

Et attendent, passivement. Attendent quoi? Que l’orage passe. Ils ont beau s’égosiller leurs grands dieux et s’arracher les cheveux parce qu’on les prend pour des imbéciles et qu’il faut que ça cesse, personne ne bouge d’un millimètre. Disciplinés, les Italiens, en plus d’être patients. Si tu cherches un exemple, ne va pas plus loin que le passage du jour au lendemain du fantasque –pour ne pas dire autre chose– Silvio Berlusconi au rigoureux et austère Mario Monti. Comme une lettre à la poste italienne.

Tant qu’il y a du pain et la pasta sur la table, tout va bien.

D’ailleurs, tout ça me fait penser à un plat énorme de «spaghetti alla puttanesca». Oui. PUTTANESCA. Ce plat est l’antithèse de la cuisine italienne. Ou plutôt son côté sombre, bordélique, fou, lubrique, diabolique. Alors que d’ordinaire les Italiens prennent soin de sélectionner un ingrédient et de composer autour pour le mettre en valeur, là, c’est le bordel.

Au sens figuré comme au sens propre. Aucun sens! Aucune raison! Aucune mesure! Des ingrédients qui n’ont strictement rien à voir a priori les uns avec les autres réunis dans un même plat. Ça va se chamailler et s’insulter dans la poêle. Pour au final se retrouver tous ensemble dans ce que l’Italie fait de mieux: un bon plat de pasta.

Cette Puttanesca à plusieurs origines.

On la croit napolitaine, née au début du XXe siècle dans une maison close pour satisfaire en deux temps trois mouvements les panses ruisselantes après les nuits agitées.

On raconte qu’un client affamé –toute ressemblance avec un personnage réel serait évidemment fortuite– se serait adressé avec mépris au petit matin à la patronne en lui lançant un gras «Fammi qualsiasi puttanata da mangiare Dio bono!». Je vous laisse traduire. Agacée, elle aurait pris tout ce qui lui restait dans les placards et lui aurait servi le tout avec des spaghetti. Toute sa colère dans son mortier en marbre quand elle écrasait les anchois, et les câpres, et le piment, et les olives, et les tomates, etc. tout en pestant contre ce maudit client. On n’est jamais à l’abri des profiteurs. Mais elle s’est tue, et elle l’a même nourri.

Et au final, un plat succulent pour un nanti parvenu, rassasié et impuni qui s’en est envoyé dans le gosier autant qu’il a pu. Son plaisir égoïste assouvi dans le lit de la jeune fille et à la table de la mamma, pour ensuite s’en aller en se tapant fort sur le ventre et en ricanant. Au moins, il est parti définitivement, lui. Ou peut-être que non, il va revenir alors qu’on le croyait mort. Résistant, le bougre. Misère.

Tiens, on va tous faire une belle spaghettata alla puttanesca pour lui rendre hommage, à cette mamma napolitaine. A elle, et à l’Italie, qui mérite tellement mieux que ce qu’elle est en train de traverser. Et peut-être bien qu’on réussira à conjurer le sort. Puisque visiblement, il ne nous reste plus que ça!

Pour une puttanesca qui va rassasier une grande table et qui va conjurer le sort, il faut:

  • 1) Des tomates pelées et concassées, des olives noires et vertes, des anchois déssalés, du piment, des câpres, trois gousses d’ail. Dans un mortier, tu écrases bien les anchois et l’ail, avec ferveur, avec colère, comme si c’était la face de ce grossier personnage à qui tu faisais son affaire. Tu le défigures bien, tu n’hésites pas. Sa propre mère ne le reconnaîtra pas.
  • 2) Dans une poêle large, tu fais chauffer de l’huile d’olive avec une noix de beurre. Puis tu y ajoutes les anchois et l’ail. Tu fais fondre, comme pour le faire disparaître. Une fois qu’il est inoffensif ou presque, tu le noies sous les tomates concassées, les olives, les câpres que tu peux couper finement auparavant, et tu ajoutes le piment, ça lui piquera les yeux, il l’a bien mérité. 
  • 3) Tu mélanges bien, continuellement, pour qu’il ne se fasse pas la malle. Tu augmentes le feu, il doit souffrir autant qu’il a fait souffrir la mamma et l’Italie. Fais-lui payer. 
  • 4) Pendant ce temps, fais cuire les spaghetti dans un grand volume d’eau. Al dente, en retirant une minute au temps de cuisson indiqué sur le paquet.
  • 6) Puis tu fais sauter tes spaghetti dans la poêle, avec la préparation, pendant plusieurs minutes. Cette fois, c’est toi qui va te faire un festin sur le dos de ce malotru. Pour finir, on saupoudre de persil, haché.

Tu dresses une belle table. Fini de jouer, cette fois, c’est terminé, finito! Tu ne nous auras pas une nouvelle fois. Ce soir, c’est nous qui allons sortir de table en riant à ta barbe, tes cheveux gominés et ton nez refait. On t’a démasqué, tu n’as rien à faire ici.

Un festin, cette puttanesca. Du génie et de la magie même dans leur colère, aux Italiens. Le magnifique a surclassé le lamentable.

J’espère juste que je n’aurai jamais à te demander de recommencer.

Auguriamocelo.

Floriana

Retrouvez Floriana sur son blog MangiareRidere

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