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Le cochon, entre la boue et le sacré

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 22.02.2013 à 13 h 53

Quel est notre rapport au cochon? L'historien Michel Pastoureau l'expliquait en 2009 dans un ouvrage consacré à l'animal.

REUTERS/Scott Audette

REUTERS/Scott Audette

Après le Nouvel Obs, jeudi, c’est au tour de Libération [lien payant] de défendre, dans l’édition de ce vendredi, ce qu’il considère comme une «performance littéraire», le récit de sa chroniqueuse Marcela Iacub et sa métaphore d’une société de porcs. Avec au passage, une dose de mépris[1] pour ses potentiels lecteurs et un petit point Godwin[2].

Mais disons que l’on se servira de ça pour se demander: pourquoi tant d’agressivité autour de Belle et Bête, qu’est-ce qui est tellement violent dans la façon de camper l’infâme en cochon?

Michel Pastoureau, historien médiéviste, très connu pour ses ouvrages sur la couleur, est aussi spécialiste de l’histoire des animaux. Il a publié en 2009 un ouvrage sur le cochon: Le Cochon: Histoire d'un cousin mal aimé.

On aurait bien aimé lui demander ce qu’il en pense, de toute cette affaire porcine. Mais Michel Pastoureau est actuellement indisponible. On relira alors quelques interviews accordées au moment de la sortie du livre. «C’était une créature qui a attiré l’être humain, puis l’a repoussé, puis attiré de nouveau», expliquait-il sur France Culture. 

Et il racontait à Bibliobs:

 «Il y a toujours eu un mélange d'attrait et de rejet à l'égard du cochon, qui demeure encore aujourd'hui. Pour moi, cela vient de son cousinage biologique trop grand avec l'homme. Ne serait-ce que par sa morphologie interne, le cochon est très proche de l'homme.»

C’est l’humain et son envers, son vice, sa part la plus méprisable, celle qui se vautre dans la boue. C’est l’animal interdit, banni des assiettes par le judaïsme et l’islam, après avoir été au contraire animal sacré, réservé au culte d’Osiris à qui il était sacrifié par le peuple égyptien.

 A lire Pastoureau, on se dit que Iacub n’aurait pu choisir un animal plus approprié:

 «[Le porc] fouille toujours le sol, c'est signe d'un grand péché: ce qui se passe au ciel ne l'intéresse pas, donc il se détourne de Dieu selon certains médiévaux. Et cela permet de le comparer à l'homme pécheur, au mauvais chrétien. Ça paraît naïf, mais ça joue un rôle important dans la symbolique animale médiévale.»

Mais il y a aussi «de la sympathie» pour l’animal, «presque instinctive chez les enfants» –celle suscitée sans doute chez Iacub, que Libé appelle «la petite Marcela»:

«Le rapport entre le cochon et l'enfant traverse les siècles sous différentes formes: histoires d'enfants changés en cochon comme dans la légende de Saint-Nicolas; enfants gardant les cochons, déjà tout petits, alors que pour garder les bovins il faut être plus grand; jouets et friandises en forme de cochon... C'est un double, un parent, un frère, qui a été très présent dans notre vie quotidienne: pendant des siècles et des siècles, beaucoup de familles n'avaient pas d'autre animal qu'un cochon. Mais cette proximité à la fois biologique, matérielle et symbolique, c'est presque trop! Du coup, cet élan de sympathie pour un cousin, s'accompagne en même temps d'un mouvement de rejet, probablement pour la même raison.»

C’est ce que semble vouloir montrer Iacub. DSK, si proche de tous les bas instincts humains, elle a éprouvé de la sympathie pour lui, elle qui, redisons-le nous encore une fois, a expliqué au Nouvel Obs qu’elle était «une sainte», se sentant obligée «de sauver ceux qui sont honnis et méprisés».

Charlotte Pudlowski

[1]«La tornade de ragots s'est calmée? Le Net a enfin fermé sa gueule?» puis «"Mais c'est qui, il?" aboient, toutes dents dehors, les petits bourgeois de la pensée, qui dans ce livre ne sont pas à la noce». (Par exemple). Retourner à l'article

[2] «Quand on commence à demander à un écrivain ses papiers, et en cas de néonazisme, sa race, c'est généralement pour le contrôler, le soumettre au triste sort d'une seule identité.» Retourner à l'article

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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