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Jeffrey Eugenides: peut-on tomber amoureux sans avoir lu?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 20.02.2013 à 19 h 09

Dans «Le Roman du Mariage», l'auteur américain raconte une passion amoureuse compliquée, notamment empêchée par la littérature elle-même.

Emily Blunt, Marc Blucas dans «Lettre ouverte à Jane Austen»  © Sony Pictures Releasing France

Emily Blunt, Marc Blucas dans «Lettre ouverte à Jane Austen» © Sony Pictures Releasing France

Adolescente, j’avais été marquée par cette remarque d’un professeur d'anglais:

«De toute façon, si vous n'avez pas lu Anna Karénine, vous ne pouvez pas tomber amoureux.»

Je n’avais pas lu le roman de Tolstoï, je ne m’en croyais pas moins amoureuse. Mais dans le doute, je décidai de le lire.

Madeleine Hanna a fait un choix différent. Etudiante dans les années 1980 aux Etats-Unis, époque où «la sémiotique était le premier domaine où l’on percevait un parfum de révolution», l’héroïne du Roman du Mariage de Jeffrey Eugenides lit Roland Barthes. Passeur d’une conception de l’amour assez éloignée de celle de Tolstoï: le Russe raconte la passion, le Français l'explique, la rationalise, et avec beaucoup de poésie, la dépoétise.

Madeleine est jeune, très jolie, passionnée de littérature, elle habite en coloc avec des filles de son âge passionnées de fringues et de soirées, sur le campus de la prestigieuse université de Brown. Et elle découvre les Fragments d’un discours amoureux. Eugenides prévient:

«Les problèmes amoureux de Madeleine avaient commencé à un moment où, pour son cours de théorie littéraire, elle lisait un ouvrage d’un auteur français qui déconstruisait l’idée même de l’amour.»

Madeleine n’avait encore jamais été amoureuse et elle découvrait la vivisection, le désossement de l’amour. Elle découvrait ces lignes de Barthes, dès l'introduction:

«La nécessité de ce livre tient dans la considération suivante: que le discours amoureux est aujourd’hui d’une extrême solitude.»

De quoi faire pâlir n’importe quelle héroïne de Jane Austen.

La prééxistence des livres

Dans Le Roman du Mariage, Jeffrey Eugenides (Virgin Suicides, Middlesex) raconte un simple triangle amoureux. Mitchell est amoureux de Madeleine, qui est amoureuse de Leonard. Qui est amoureux de Madeleine, tant mieux; néanmoins, il est aussi dépressif, ce qui complique les choses.

Mais le romancier américain raconte aussi en filigrane la façon dont chaque personnage est nourri de ses lectures, et influencé par elles. Madeleine ne se remettra jamais véritablement de la lecture de Barthes. Les livres (on pourrait l’étendre à l’art en général) construisent des mondes intimes. Ils dictent les actes.

C’était déjà ce qu'écrivait Dante dans La Divine Comédie. Dans L'Enfer, Francesca de Rimini raconte comment les mots font mûrir les pensées et les désirs, et comment, en lisant avec son amant Paolo l’histoire de Lancelot et de Guenièvre, celui-ci l’embrasse, emporté par le pouvoir des mots:

«Nous lisions un jour par agrément/ De Lancelot, comment amour le prit:/ nous étions seuls et sans aucun soupçon./ Plusieurs fois la lecture nous fit lever les yeux et décolora nos visages;/ mais un seul point fut ce qui nous vainquit./ Lorsque nous vîmes le rire désiré/ être baisé par tel amant,/ Celui-ci qui plus jamais ne sera loin de moi, me baisa la bouche tremblant. Galehaut fut le livre et celui qui le fit. Ce jour-là, nous ne lûmes pas plus avant.»

La lecture suscite des actions, mais aussi des pensées. Elle les implante parfois dans le cerveau des individus, comme l'annonce Eugenides en choisissant cet exergue de La Rochefoucauld pour son roman:

«Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour.»

«Passé le premier aveu...»

Madeleine a donc entendu parler de l'amour, mais elle croit l'avoir véritablement compris via Barthes, ce qui, clairement, n'était pas la manière la plus romantique.

Eugenides raconte à la fois la façon dont Madeleine aime passionnément Léonard, en dépit du livre («Ce livre, au lieu de dissiper ses fantasmes sur l’amour, les avait renforcés») et la façon dont l'ouvrage nuit à son amour. A tel point que lorsque, emplie de sa passion immense, elle décide de dire, à Léonard «Je t'aime», il se saisit du livre fétiche de son amante et, au lieu de lui dire en retour son amour, lui désigne ces lignes de Barthes expliquant le «Je t'aime»:

«La figure ne réfère pas à la déclaration d’amour, à l’aveu, mais à la profération répétée du cri d’amour.»

Eugenides:

«Tout à coup, le bonheur de Madeleine retomba, supplanté par son sentiment de péril. Elle regretta d’être nue. Elle contracta les épaules et se couvrit avec le drap en poursuivant docilement. "Passé le premier aveu, 'je t’aime' ne veut plus rien dire..." Leonard, accroupi, affichait un petit sourire satisfait. C’est à ce moment-là que Madeleine lui jeta le livre à la figure.»

La lecture d'un essai sur la déconstruction de l'amour avait véritablement déconstruit la vie amoureuse de Madeleine.

L'échec du roman du mariage

La littérature influence les sentiments, dit Eugenides, dans le sillage de mon professeur d'anglais, qui lui-même suivait La Rochefoucauld et Dante, et tellement d'autres. Et si vos lectures sont faites des romans de Jane Austen, vous êtes peinards, promis au bonheur (ou, disons, à la conception austénienne du bonheur).

Mais si la littérature influence les sentiments et qu'elle raconte l'échec de l'amour? Hein, on fait comment? Les amis, nous sommes mal barrés.

Car le roman du mariage est mort, dit Le Roman du Mariage, et avec, toute l'idée de l'aboutissement d'une relation amoureuse dans une union entre deux personnes. Les histoires d'amour façon Darcy + Elizabeth = amour, c'est fini.

Madeleine écrit sa thèse là-dessus. Elle la conclut en citant l’échangisme chez Updike, «systématiquement présenté comme un échange de femmes et non de maris. C’était là que résidait le dernier vestige du roman matrimonial, dans la manière de montrer la femme comme un bien dont on pouvait céder l’usage à un tiers». Super.

Madeleine lit Barthes, mais elle a une passion pour Jane Austen. Durant tout le roman, elle parle d'Austen, l'admire, l'adule, mais c'est Barthes qu'elle transporte dans son sac. Il l'empêche d'aimer.

Eugenides dit à chaque page, qu'elle soit lue par Madeleine ou par ses propres lecteurs, que la littérature amoureuse ne représente plus que l'échec. Et en adoptant une forme classique, façon XIXe siècle, époque où les histoires d'amour étaient faites de passions dévorantes et parfois concluantes, souvent désastreuses mais toujours dénuées de médiocrité, le romancier semble appeler, avec une douce ironie, à réenchanter les passions littéraires.

Ce livre-là n'aidera pas à aimer —sinon la littérature. Pour le bonheur sentimental de l'humanité à venir, les romans de Jane Austen et de Tolstoï sont toujours édités.

Charlotte Pudlowski

Le Roman du Mariage, Jeffrey Eugenides, Editions de l'Olivier, 552 pages.

 

Charlotte Pudlowski
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Rédactrice en chef de Slate.fr
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