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«Le Secret de Joe Gould»: les journalistes ont aussi le vertige de la page blanche

Dans son livre réédité chez Autrement, le journaliste Joseph Mitchell dresse le portrait d’une «épave de bistrot» à la «dégaine de clochard» qui disait écrire le plus long livre du monde. Et en fait non.

«Le Secret de Joe Gould», adaptation du livre de Mitchell, réalisé par Stanley Tucci qui incarne aussi Mitchell et avec Ian Holm en Joe Gould. © Bac Films

C’était les années 1930 et 1940. La bohême de Greenwich Village n’allait pas bruncher à Brooklyn le week-end; elle avait des chemises trouées (pas pour le style) et à peine de quoi se nourrir. Les hipsters n’existaient pas. Il n’y avait pas Internet non plus et les journalistes pouvaient inventer les faits au moins autant qu'ils les relataient. Les moyens de vérification étaient moindres, la déontologie une notion plus vague.

A l’époque, le New Yorker était un très jeune hebdomadaire, et déjà il publiait de sacrées plumes. Joseph Mitchell était l’une d’elles. Né en 1908, il était entré au New Yorker après avoir écumé quelques autres salles de rédaction, et parcourait Manhattan pour nourrir ses papiers. Il écrivait de longs portraits de paumés excentriques, de fous un peu devins, d’artistes grandement ratés. Et donnait ainsi à voir une ville qui fourmillait alors de personnages de romans, non pas à la Bret Easton Ellis ou à la Jay McInerney, mais façon Balzac. Les faubourgs, leur crasse, leur poésie.

L’un des plus beaux portraits écrits par Mitchell, son plus connu, est réédité chez Autrement: celui de Joe Gould, alias «le professeur mouette», car cet énergumène du Village traduisait en langue des mouettes l’oeuvre de poètes divers.

L’histoire de Joe Gould, ce «vagabond solidaire de la nuit», écrit Mitchell, qui se fait payer des coups par toutes les bonnes âmes et vide les bouteilles de ketchup dans les diners parce que toute calorie est bonne à prendre, est celle d’un homme qui se sentait chez lui «parmi les branques et les désaxés et les éclopés et ceux qui ont connu leur moment de gloire et ceux qui auraient pu et ceux qui voudraient bien et ceux qui ne pourront jamais». Toute la question est de savoir si, lui, pourra.

Le plus long livre du monde

Joe Gould écrit L'Histoire Orale de son temps. Le plus long livre jamais écrit. Il a pris pour précepte une remarque de Yeats:

«L’Histoire d’une Nation n’est pas dans les parlements et sur les champs de bataille, mais dans ce que les gens disent les jours de foire et les jours de fête, et dans leurs façons de cultiver leurs terres, de se quereller et de partir en pèlerinage.»

Partant de cette remarque, il note les conversations des gens, leurs humeurs, leurs querelles, comme un immense recueil de brèves de comptoirs alors que l’expression n’existait pas encore.

Son livre, fait de neuf millions de mots («onze fois plus long que la Bible»), devenu une légende dans Greenwich Village, est entreposé chez différents amis, un ancien camarade, un sculpteur, une veuve... aux identités restées secrètes. Partout sont entreposés des cahiers à l’écriture difficilement lisible.

Mitchell a pu en feuilleter quelques-uns. Mais pas le gros de l’affaire: il est loin de New York, bien au chaud. Il passe des heures, des jours, des mois en compagnie de Gould pour écrire son portrait pour le New Yorker. Celui-ci constitue la première partie du livre publié par Autrement. Un deuxième texte racontant l’envers du décor.

Le nouveau chef d'oeuvre inconnu

Car après la publication du portrait dans le New Yorker, Mitchell se rend compte que s’il n’a pu feuilleter que quelques cahiers, il y a peut-être une raison.

Et le professeur mouette, dévorateur de ketchup, «joyeux lutin émacié qui hante les cafétérias», se transforme en peintre social du nouveau chef d’oeuvre inconnu. Il devient l’un des précurseurs du personnage de La Peste, Joseph Grand, qui, dans le roman de Camus, réécrit sans cesse une phrase:

«Par une belle matinée de mai, une svelte amazone, montée sur une somptueuse jument alezane, parcourait, au milieu des fleurs, les allées du bois.»

Joe Gould réécrivait sans cesse les mêmes histoires. Les millions de mots de son énorme livre n’étaient que quelques pages sans cesse raturées, recommencées. Et Gould, le célèbre historien du village promis à la postérité, devient l’un des avatars du célèbre personnage de l’écrivain bloqué.

Tragique.

Autoportrait

Mais il y a plus tragique encore: ce portrait de Joe Gould, publié des années après sa mort, en 1964, fut le dernier que signa Mitchell. Up In the Old Hotel, le recueil d’articles que fermait «Le Secret de Joe Gould», fut son dernier livre. Le récit du blocage de Joe Gould précéda son propre blocage.

A la lumière de cette panne d’écriture, on relit différemment le récit, qui semble être une autobiographie transfigurée de Mitchell.

Tant de choses semblent soudain être communes à l’auteur et à Joe Gould (Joseph aussi, de son prénom complet). A commencer par cette Histoire Orale, imaginée par Gould mais qui colle si justement au travail journalistique que réalisait Mitchell pour le New Yorker.

La remarque de Yeats, Mitchell eût pu la prendre à son compte. Mais lorsqu’il dit que l’Histoire Orale de Gould est «un grand bric-à-brac», que l’on y trouve les biographies «de centaines de clochards, les récits des périples de marins croisés au hasard des bars», il pourrait aussi bien s’agir de ses propres articles.

Mitchell cite aussi ces propos de Gould:

«Moi, je parlerai de l’histoire officieuse des foules en bras de chemise –ce que ces gens avaient à dire de leur travail, leurs histoires d’amour, leur repas, leurs javas, leurs ennuis, leurs chagrins.»

Et c’est bien ce qu’il fait, Mitchell.

Le portrait de Gould creuse celui de son auteur, dans une mise en abyme vertigineuse. Et soudain l’on comprend peut-être pourquoi Mitchell excuse Gould d’avoir menti sur son Histoire Orale, de ne l’avoir pas vraiment écrite:

«Un livre de moins pour encombrer le monde, un livre de moins pour envahir l’espace, prendre la poussière et passer, sans avoir été lu, de librairies en foyers, de foyers en librairies d’occasion, de librairies d’occasion en brocantes, de brocantes en ventes de charité et de ventes de charité en d’autres foyers, d’autres librairies d’occasions, d’autres brocantes, d’autres ventes de charité, en d’autres foyers encore et ainsi de suite, ad vitam aeternam.»

Et Joseph Mitchell n’imposa pas au monde un livre de plus.

Charlotte Pudlowski

Image: Joseph Mitchell, Maryland Stuart; American Academy of Arts and Letters Archive.

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