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Dr House, diagnostic de fin (6)

L’approche de la fin du génie claudicant soulève trois questions. Le malade est-il un objet pour le médecin? Un chirurgien peut-il coucher avec une patiente avant de l’opérer? House aura-t-il un fils avant de mourir?

TF1 / NBC Universal

Attention, cet article contient des spoilers et raconte certains passages des épisodes 11 et 12 de la saison 8 de Dr House.

Il y a de l’Alceste en House. Mais un Alceste d’un type nouveau, un misanthrope dont chacun reconnaît le génie.

Il est «brillant», le «meilleur de tous». Bon partout, sauf en chirurgie. Ce qui est assez fréquent chez les médecins intellectuels. C’est l’archétype de l’interniste.

Le jeu d’échec ne lui aurait pas suffi. Il lui faut déplacer les pièces sur les corps humains; les blancs pour le diagnostic, les noirs pour la thérapeutique. A la fin, ses confrères-esclaves sont mat. C’est, nettement plus rarement, le patient.

Depuis le début de l’aventure tout est ainsi réglé, comme du papier à musique. C’est si vrai que le spectacle devenait lassant. Du moins jusqu’au onzième épisode de la saison terminale.

Aujourd’hui l’heure est grave, plus grave que jamais. Intérieur nuit. Cadrages serrés sur visages sombres. Un procureur noir est entré au Princeton-Plainsboro. Il s’agit de faire la lumière sur une petite catastrophe interne.

Procureur est un grand mot. L’homme n’est que le patron de la neurologie d’un hôpital concurrent. La justice n’est pas saisie, mais le linge sale se doit d’être lavé. Il le sera comme on sait parfois le faire dans certains milieux professionnels, entre hommes.

L’affaire vaut aussi dans les cénacles religieux, généralement à cause d’affaires tordues d’où la sexualité n’est pas absente. On passera ici sur les détails spoilants. Disons que les blancs ont été mal joués d’entrée. Il en va comme de la sexualité infantile: on ne plaisante pas avec les épisodes psychotiques aigus à tendance paranoïde. Surtout quand on a un scalpel dans les mains.

Pédophilie ou pas, il s’agit toujours, au final, de dire qui est coupable. Sans que la chose ne s’ébruite. Le blâme sera prononcé, mais restera secret. Certains crieront à l’omerta quand il n’est question que de la survie de l’institution. Comme toujours avec la justice, officielle ou pas, il s’agit de remonter dans l’échelle des causalités. Et de fixer le curseur accusateur.

Ainsi donc le patient (un gentil professeur de chimie), devenu psychotique, a poignardé Chase avec le scalpel de ce dernier qui voulait prouver que le rash cutané était d’origine streptococcique. Le ventricule gauche de Chase a été perforé et ses jambes risquent fort de ne plus jamais le porter.

Qui incriminer? House bien sûr, puisqu’il est la clef de voûte de l’ensemble. Serait-ce si simple? On retrouve ici quelques-uns des fils rouges de l’ensemble. A commencer par l’appétit nourri du héros pour un analgésique opiacé qui devient un objet de plaisanterie. C’est nouveau; et cela pourrait préfigurer l’entrée sans cesse repoussée dans l’abstinence.

Tous les addictologues laïcs vous le diront: pour sortir de l’assuétude, il faut en finir avec le déni, reconnaître que l’on était devenu l’objet de sa passion. Trouver, en somme, le courage (avoir la chance) de divorcer. Et ce non pas pour «refaire sa vie» mais pour vivre à nouveau.

De ce strict point de vue, l’explosion du flacon de Vicodin est un évènement. Un évènement d’autant plus signifiant qu’il s’agit là d’une «blague» de Chase en réponse à une «blague» de House. Chase va peut-être en mourir; House va peut-être en renaître. Les psychanalystes et les religieux apprécieront. Pour House, on ne sait pas ce qu’il en sera. Mais on sait bientôt que Chase se lèvera et remarchera. D’abord courbé, puis la tête haute.

Il y a là comme un passage de témoin entre un homme qui n’est pas père (House) et un fils (Chase) qui n’a jamais véritablement connu le sien. Le tout sur fond de prise de voile et de contrat passé (ou pas) avec le Vatican.

Douzième étape de ce chemin de croix sur écran. Elle voit Gregory House branler pour la première fois du chef. Chase lui tient tête. Va-t-il fendre l’armure? Sera-t-il au final le double de House ou son vainqueur? Chase le futur patron? Mais qui est Robert Chase? Il se confessera à l’une des ses patientes, australienne comme lui, qui faisait du surf avant de vouloir devenir nonne. Le petit Chase est entré au séminaire avant d’en sortir pour faire médecine. Sauver les corps faute d’avoir assez de foi pour sauver les âmes. Ce qui est généralement le signe de personnalités assez bien trempées. Le chemin inverse est, dit-on, plus escarpé.

Les sens étant ce qu’ils sont, l’ancien séminariste et la future sœur sacrifieront à Vénus. Le temps d’une nuit. Il en résultera une affaire carotidienne gauche, avec menace d’accident vasculaire cérébral massif. Et Robert Chase (père putatif rhumatologue qui a tôt quitté sa mère, alcoolique) va opérer sa patiente.

Ce qui, en médecine, est une forme de tabou. Un interdit fondé sur une certitude: on ne peut exercer la médecine qu’en regardant le corps du patient comme une forme d’objet. Le malade n’est plus autrui. Se garder comme la peste de l’empathie. Ce en quoi House excelle pour de mystérieuses raisons. Il en confiera une à celui qui semble enfin être l’élève désigné de ce maître impossible. Nous ne la spoilierons pas.

La future religieuse n’avait pas la syphilis. Souffrait-elle de cette maladie décrite par Bayard Taylor Horton (1895-1980), à la Mayo Clinic, non loin du Princeton-Plainsboro? Toujours est-il qu’elle a laissé tomber son baladeur pour reprendre le chapelet. Son voyage charnel avec Chase aura été sa dernière aventure terrestre. Ne restera plus que le chaste baiser; et les vertus du toucher. Radieuse, elle quitte l’hôpital pour le couvent qui, comme on le sait, est tout sauf un asile. Musiques et fin de l’épisode.

Dans l’attente du treizième, on gardera en mémoire cette tendance marquée, chez House, à l’exophtalmie. Un symptôme qui doit être bien différencié des simples valises qui s’installent sous les yeux des hommes fatigués. Un symptôme que l’on observe aussi, quoique moins marqué, chez un autre acteur célèbre, un génie qui préfère aux hommes la pratique de la bicyclette (sur l’île de Ré). L’exophtalmie serait-elle pathognomonique de la misanthropie?

Jean-Yves Nau

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