Le visage de «L'Origine du monde», le doute s'installe

L'Origine du Monde, via Wikipedia, License CC

L'Origine du Monde, via Wikipedia, License CC

Les révélations de Paris Match quant à la découverte d'une partie manquante de «L'Origine du monde» de Courbet laissent les experts sceptiques.

«Exclu mondiale»: ça démarre fort. Depuis ce jeudi matin, et la sortie en kiosque du dernier Paris Match, le magazine clame un scoop international et universel: on a retrouvé la partie manquante de L'Origine du Monde. La toile de Courbet, provocatrice à l'époque de sa réalisation en 1866 (l'artiste aurait pu être condamné pour outrage aux bonnes moeurs) et qui encore choque aujourd'hui, ne serait que la partie tronquée d'une oeuvre plus complète. Paris Match assure avoir retrouvé le visage de la femme au sexe si minutieusement examiné.

Un amateur d'art achète une toile en 2010, chez un brocanteur, avec l'intuition qu'il acquiert alors (pour 1.400 euros) une toile de maître. Il déchiffre les indices, rencontre une experte qui suggère que c'est un Courbet! Et un soir, s'attardant sur L'Origine du monde, l'amateur d'art (et non le professionnel, notons-le) est pris d'une «révélation» écrit le magazine:

«Les proportions du corps et du visage, la posture, le fond de plus en plus sombre vers le bas: tout concorde et s'assemble. John est sous le choc. Son tableau, c'est le visage de L'Origine du monde

Evidemment, il y a de quoi être sous le choc. C'est un peu comme si, à l'inverse, vous retrouviez le vagin de la Joconde.

L'amateur, au seuil de la célébrité, rencontre Jean-Jacques Fernier, auteur du «Catalogue raisonné» et «seul à attribuer officiellement des oeuvres du maître et à certifier ou non les hypothèses», précise Match.

D'abord incertain («de multiples repeints légers» dénotent avec «le toucher de Courbet»), les analyses scientifiques viennent finalement à bout de ses réticences. Car, précise le magazine, après avoir confié la toile au centre d'analyses et de recherche en art et archéologie, l'amateur constate: «Les pigments, la couche brune des contours, le tissu de la toile de lin, composé par 14x15 fils au centimètre carré, l'écartement des poils du pinceau, la longueur des coups de brosse... tout correspond point par point»: la toile représentant le sexe et celle de l'amateur d'art représentant le visage semblent n'en être qu'une. Et Jean-Jacques Fernier que Match présente comme L'EXPERT de Courbet ajoutera la nouvelle partie découverte au troisième tome du «Catalogue raisonné de Gustave Courbet», en préparation.

Plus de place au doute, donc. Ce scoop mondial de Paris Match étonne (au moins) André Gunthert, historien et chercheur en culture visuelle, qui écrit sur son blog:

«Dommage que le mouvement du buste, tourné vers la gauche, ou celui du drapé paraissent incompatibles avec la position de la jeune femme du portrait. Dommage que la pose envisagée par le croquis de Match soit d’une niaiserie difficilement conciliable avec le style de Courbet autant qu’avec le réalisme de L’Origine… Rien de grave, Match publiera ultérieurement un autre article sur la controverse, qui fera encore une bonne vente.»

Le scepticisme d'André Gunthert est partagé par des spécialistes de la peinture, interviewés par l'AFP. «Le musée d'Orsay n'a pas souhaité commenter», indiquait une dépêche en fin de journée. Tandis que Frédérique Thomas-Morin, conservatrice du Musée Courbet à Ornans, ville natale du peintre (dans le Doubs) assurait: «L'Origine du monde a toujours été décrite par les critiques de l'époque de Courbet comme une femme sans tête, ni jambes», excluant ainsi que le sexe de L'Origine du monde puisse avoir un visage associé.

Hubert Duchemin, autre expert «en tableaux» interviewé par l'agence assure que «Les deux tableaux ne viennent pas du même pinceau», précisant: «C'est un travail de belle qualité, contemporain de Courbet mais ce n'est pas un Courbet».

[Cet article a été mis à jour à 19H05 avec la dépêche AFP;]