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Et si «Les Trois Brigands» de Tomi Ungerer était un hymne à l’adoption par des parents homosexuels?

Laureline Karaboudjan, mis à jour le 02.02.2013 à 8 h 54

Les Trois Brigands

Les Trois Brigands

C’est l’un des principaux arguments des opposants au mariage gay alors que nous sommes en plein débat parlementaire: la loi permettra l’adoption par des couples homosexuels, ce qui serait dangereux pour l’équilibre de l’enfant. Selon eux, pour se construire, l’enfant a besoin de «repères», c’est-à-dire d’un homme et d’une femme. «Un papa, une maman», comme le résume le slogan qui a fait florès dans chaque manifestation organisée par l’Alliance Vita et Frigide Barjot...

S’il n’était pas élevé par un couple mixte, l’enfant ne pourrait pas faire la différence entre le sexes, il ne pourrait pas savoir qui il est lui-même et quelle sera, plus tard, son orientation sexuelle. Sont censés s’ensuivre un mal-être social, un sentiment d’inadéquation qui peut mener au suicide voire au terrorisme, comme l’a affirmé le député (UMP) Nicolas Dhuicq, en novembre, à l’Assemblée nationale.

L’autre jour, j’ai relu un excellent ouvrage qui contredit tout à fait ces théories. Il ne s’agit pas l’oeuvre d’un sociologue, d’un pédo-psychiatre ou d’un talentueux essayiste militant pour la cause LGBT mais... des Trois Brigands de Tomi Ungerer.

Gamine, mes parents me le lisaient le soir avant de m’endormir et je ne me lassais pas d’en regarder seule les images avant de savoir lire.

Peut-être l’avez vous aussi lu, ou bien vu la récente adaptation en film d’animation. En tout cas, je suis sûre que vous avez déjà vu sa couverture dans une librairie: c’est une référence absolue du livre pour enfants, dont le succès ne se dément pas, génération après génération.

Que nous raconte cette histoire? Les parents de la petite Tiffany sont morts. Dans un carrosse triste, elle est envoyée chez une vieille tante qui va la recueillir. Une femme, même seule, devrait a priori être plus qualifiée que des hommes pour l’élever. C’est néanmoins le genre de choses que pourraient vous expliquer des opposants au mariage pour tous. Mais Tiffany n’en a aucune envie.

Là surgissent les brigands, «avec de grands manteaux noirs et de hauts chapeaux noirs». «Le premier avait un tromblon, le deuxième un soufflet qui lançait du poivre, et le troisième une grande hache rouge», raconte le narrateur. Autant d’attributs effrayants au possible (la grande hache rouge m’a toujours fait forte impression). Avec une telle rencontre, on se dit que la petite Tiffany a du souci à se faire.

Mais «comme il n’y avait dans la voiture rien d’autre à prendre que Tiffany, ils l’emportèrent précieusement dans leur caverne. Là, ils lui firent un lit moelleux».

La jeune fille est traitée comme le trésor des trésors par les brigands. Ils s’attachent tellement à elle qu’avec les butins qu’ils ont amassés, ils lui construisent un château où ils l’élèvent dans le plus grand luxe. Alors qu’ils ne savaient pas quoi faire de leurs richesses, les brigands trouvent un sens à leur vie: élever des enfants.

Car leur réputation de bons parents traverse la vallée où ils ont élu domicile, et, bien vite, de nombreux enfants se retrouvent abandonnés au pas de leur porte. A chaque fois, les trois co(m)pères les recueillent et s’en occupent.

«Ils étaient tous recueillis et vivaient là jusqu’à ce qu’ils soient en âge de se marier. Alors, ils construisirent des maisons dans le voisinage. Et, bientôt, cela fit toute une petite ville. Tous ces habitants portaient un manteau et un chapeau rouge. A la fin, ils bâtirent une muraille tout autour de la ville avec trois grandes tours imposantes, une pour chaque brigand, pour les remercier», raconte en conclusion le narrateur.

Les brigands vivaient reclus entre hommes. Peut-être sont-ils homosexuels, peut-être pas, mais en tous cas il n’y a pas de femmes dans leur vie. Ils deviennent pourtant d’excellents parents et, surtout, les enfants sont heureux. A tel point qu’à leur tour, ils décident de fonder des familles et de créer une petite ville.

Non seulement les enfants ne sont pas devenus ce qu’étaient leurs «pères», c’est-à-dire des brigands, des «terroristes», mais en plus ils ont trouvé un bonheur et une stabilité qu’ils n’auraient peut-être jamais eu sinon. De plus, ils fondent des familles: ce n’est donc pas parce qu’ils ont été élevés par des hommes qu’ils deviennent homosexuels.

Lorsque l’on me lisait cette histoire quand j’étais petite, je me disais que j’aurais bien aimé être à la place de Tiffany. Pas une seule seconde, en découvrant ce conte, on se dit que la petite fille aurait besoin d’un papa et d’une maman pour être heureuse. Pas une seule seconde on se dit que parce qu’elle est élevée par trois hommes, elle ne saura pas qu’elle est une femme et ne verra pas la différence. Pas une seule seconde on se dit qu’elle va se sentir en inadéquation avec la société et qu’elle va avoir des pulsions suicidaires.

Si vous êtes opposé au mariage pour tous et que le livre Les Trois Brigands trône dans la bibliothèque familiale, vous allez peut-être avoir envie de retirer des mains de vos enfants ce dangereux brûlot qui cachait cette histoire qui vous paraissait pourtant bien anodine. Mais à ce compte-là, vous risquez de devoir malheureusement virer une bonne partie de vos livres ou dessins animés.

  • Blanche-neige et les sept nains: un foyer atypique composé d’une femme et de sept hommes;
  • Boucle-d’Or: une petite fille qui s’invite dans une famille d’ours;
  • Le Livre de la Jungle: un enfant (sans papa ni maman) élevé par des animaux...

Je pourrais multiplier les exemples chez Perrault, Grimm ou Andersen. Les contes en général enseignent beaucoup de choses à nos enfants, et en particulier qu’il est possible de trouver le bonheur dans des familles «différentes» ou recomposées.

Laureline Karaboudjan

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